en triant mes souvenirs,je peux dire que je suis passée par 4 étapes avant d'arriver à écouter quelqu'un qui me parlait de la mort,de la sienne bien sûr.
je vais donc brosser un petit tableau de ces étapes qui m'ont vu évoluer vers quelque chose de plus serein dans mon métier.

1ère étape
quand un(e) patient(e) me dit "je crois que je vais mourir bientôt",je reçois ces mots comme une agression;
en fait,j'ai peur...c'est tout juste si je ne fais pas un petit signe de superstition pour conjurer le mauvais sort...
c'est tout juste si je ne m'attends pas à voir surgir au bout du couloir,la Mort avec sa capuche et sa faux,se dirigeant vers la chambre....des fois qu'elle se tromperait de proie et qu'elle me choisisse,moi,la petite infirmière d'à peine 20 et quelques années!
ces mots-là me font un effet sinistre,et je sens un peu de colère pointer en moi.
la réponse fuse aussi sec:
"mais qu'est-ce que vous racontez-là,ça ne va pas de dire des choses pareilles!...allons,arrêtez de dire des bêtises comme ça!"
le patient ne répond rien,qu'y a t'il à répondre d'ailleurs?...je lui ai coupé la parole,je l'ai nié dans sa pensée,je ne veux pas l'écouter ni même l'entendre,et surtout j'ai peur et il le sent,lui qui a déjà si peur lui-même,il sent bien qu'il a effrayé la jeune infirmière,alors il se tait.
et moi,je déguerpis de la chambre,en prenant soin de l'éviter par la suite si possible.

2ème étape
je me suis habituée à entendre ces mots de la bouche de patients gravement malades ou alors très âgés en bout de course;
si je les entends,par force,je n'ai toujours pas envie de les écouter.
je me dis "allons bon,il (ou elle) remet ça,c'est sinistre,quelle ambiance..."
alors j'essaie de plaisanter,histoire d'alléger l'atmosphère,mais en fait,j'ai le chic de couper net l'élan du patient,du genre:
"ah non,vous n'allez pas nous faire ce coup-là (=de mourir),d'abord ici,on ne soigne que des vivants"
ou bien "ici,c'est défendu de mourir"
le patient sourit et ne dit plus rien.
et moi,je me sens terriblement mal à l'aise,je sens bien que je patauge lamentablement,et je suis d'humeur mauvaise,ça a plombé toute ma journée.

3ème étape
j'ai pris quelques années de plus,j'ai lu à droite,à gauche,et puis à force de voir des patients en fin de vie,j'ai dû me résoudre à examiner le problème en face..cela m' a aidé à cheminer personnellement sur l'idée de ma propre mort,ce n'est pas du tout facile en vérité.
tout du moins,suis-je arrivée à ôter toutes peurs devant la mort de l'Autre:j'en ai vu tellement,hélàs!
concernant l'idée de ma propre mort,je la tiens à distance,je l'ai intellectualisée,c'est-à-dire,que personnellement je préfèrerais avoir le temps de m'organiser et de préparer mes proches (mes enfants surtout) à mon départ,plutôt que mourir brutalement,sans un adieu.
maintenant,tout ceci est du domaine intellectuel et très lointain (enfin j'espère),car je ne sais pas comment je réagirais réellement au pied du mur...

je reviens à mes patients;
donc,je n'ai plus peur de les entendre,je les écoute même,mais je ne dis plus un mot.
je ne sais pas quoi dire à cette phrase :"je vais mourir,je le sais bien"
si je dis "oui",parce que je le sais (dossier médical),parce que je le vois sur le visage du patient,je me dis que je le condamne en quelque sorte,comme une vilaine sorcière.
si je dis "mais non,vous verrez",je mens et je sais que je mens,et le patient sait que je mens...le grand malade est comme un petit enfant,c'est un buvard,il perçoit toutes nos émotions,nos gênes,nos non-dits...

alors je ne dis rien ou alors "je ne sais pas"
et le silence s'installe,je me tortille,je ne sais pas quoi dire pour bien faire,je l'ai entendu,écouté même,mais je ne veux pas aller plus loin de peur de commettre une bourde énorme,je me sens coupable de cette situation,et puis je m'en vais,me sentant impuissante de toute façon.

4ème étape
là,j'ai eu la chance d'avoir une formation à l'hôpital sur le deuil et la mort à l'hôpital.
les soignants qui étaient venus,étaient là avec leurs peurs de la mort,de leur propre mort en fait.
le travail de parole a permis d'éclairer tous les écueils sur lesquels butent les soignants confrontés à cette situation.
j'ai compris ce qui n'allait pas.
maintenant,je peux entendre,écouter,et même venir un peu aider le patient qui dit La fameuse phrase.

parce qu'en fait,ce qui se passe quand un patient dit "je vais mourir" sur un ton mi-interrogatif,mi-affirmatif,c'est qu'il est en train de faire mûrir cette idée en lui,et qu'il demande tout simplement de l'aider à éclaircir ses pensées.
il est là avec ses peurs et avec la sensation intime que quelque chose est en train de se produire.
il a alors beaucoup de questions non formulées qui se bousculent dans cette petite phrase.

alors,maintenant,quand on me dit ces mots "je crois que je vais mourir" ou bien "j'ai pas envie de mourir,moi",ou bien "est-ce que je vais mourir",je leur réponds tout simplement par une autre question,de façon très naturelle:
"pourquoi dites-vous ça ?"
et c'est l'amorce du dialogue:je lui ai montré que je n'avais pas peur de l'idée de la mort et que je n'avais pas peur de l'idée de sa mort à lui;
je lui indique que je suis prête à l'écouter;
et alors il parle....mon rôle consiste à l'aider à reformuler ses pensées,une question en amenant une autre,et tout en parlant, non seulement il apprivoise petit à petit l'idée de son départ,mais il arrive à dire ce qu'il souhaite le plus au monde.
ça peut être de ne pas souffrir,ça peut être une demande à voir quelqu'un.....etc...
mon objectif est qu'il arrive à formuler ses peurs,et si je peux je le rassure de façon concrète,pas de fausses promesses surtout;et si je ne peux le rassurer parce que je sais pas,le simple fait d'avoir écouté ses mots,le simple fait qu'il ait pu mettre des mots sur l'indicible,permet de relativiser la chose.

le pouvoir des mots....
donner au patient qui le souhaite (évidemment!) la possiblité d'un échange tranquille et neutre sur le sujet de sa propre mort,lui permet d'accepter les choses et lui offre une certaine sérénité.

n'est-ce pas l'essence et le but même d'un accompagnement en fin de vie?
nos Anciens avaient cette sagesse,nous l'avons perdue,et ce n'est pas facile de la retrouver.

mais quand on y arrive (même partiellement),on reçoit énormément en échange,ce qui nous permet de redonner ensuite.

je pense que vous ne serez pas étonnés si je vous dis que depuis cette fameuse formation qui m'a ouvert les yeux,il ne se passe pas de semaine sans qu'un patient m'aborde au sujet de la mort.

parce que je ne suis pas parfaite,parfois ça m'agace,à croire que j'ai la tête à ça,parce que c'est quand même lourd et délicat à gérer ces moments-là,et parfois je suis fatiguée et je n'ai pas envie.
c'est là que je grommelle dans ma barbe que j'aurais mieux fait de vendre des fleurs.

parce que je ne suis qu'un simple humain moi aussi,sous ma blouse.