cette nuit,on m'a parlé de mort.
des patients bien sûr.
un homme,une femme.

l'homme a la bonne quarantaine,jeune père d'un bambin qui va sur ses 2 ans.
au travail,il est tombé d'une échelle,et devant ses douleurs dorsales qui ne passaient pas,on lui a fait un scanner.
et là,on est tombé sur un cancer du poumon déjà bien installé.
depuis qu'on le lui a dit,il a une réaction atypique:il le dit à tout le monde.
il se promène en fauteuil roulant,sort pour aller fumer,et au moindre regard croisé,il claironne:"bonjour,on vient de me découvrir un cancer mais j'ai décidé de me battre"...
infirmières,docteurs,brancardiers,malades,visiteurs,
plombier,secrétaire... etc...,dès qu'il voit quelqu'un,il se précipite pour lui annoncer la nouvelle.
c'est comme ça qu'on a fait connaissance.
un peu surprise,je l'ai écouté,il parlait fort dans le couloir:ainsi,j'ai appris que son père était mort dans ce même service il y a quelque 25 années de là,de ce même cancer du poumon,à peu près au même âge.
mais non,non,non,il n'aura pas le même destin,il a un petit bout qu'il veut voir grandir,il veut se battre pour lui.
un point c'est tout.
ce soir-là,il m'a serré le coeur:son exaltation,son détachement étonnant,me semble être une façade,une réaction de défense face au diagnostic,paradoxalement une sorte de déni,comme s'il lisait phonétiquement un texte en chinois sans en comprendre un mot.
jamais je n'ai vu une réaction pareille,à ce stade précoce de la maladie.
une bonne semaine plus tard,on arrive à hier soir,je suis curieuse de voir où il en est.
il me dit que bientôt va commencer la chimio,qu'il a hâte de se battre enfin,que ses douleurs dans les os le font bien souffrir et qu'il réalise que cela fait longtemps qu'il a mal,longtemps,longtemps,mais qu'il mettait ça sur le compte de l'âge,de son travail..etc...
il me dit qu'il est en train d'arrêter de fumer,plus que 6 cigarettes par jour,lui qui en grillait 25 au moins,c'est une belle réussite...mais il a une volonté de fer,alors ça va.
puis,il évoque son avenir,dit qu'il a contracté une assurance-vie "au cas où" à la naissance de son fils,qu'il doit s'occuper de marier sa compagne pour lui préserver l'avenir "au cas où"
-"parce que moi,ça va,je peux parler du passé,présent,futur...et je peux même parler de ma mort,vous voyez ?...ben oui,il faut tout prévoir,je sais que j'ai un cancer bien "accroché" et que ce sera dur,alors je dois penser à tout.
moi je m'en fous,qu'on m'enterre avec juste un caillou sur la tête,ça me suffit,mais bon,comme il faut faire les choses bien...d'ailleurs,il faut que j'aille voir ces fichues pompes funèbres,je ferai jouer la concurrence,n'est-ce-pas,le choix du cercueil et tout le bazar,je ne veux pas qu'il y ait d'arnaques,ma femme elle pleure et puis elle signe n'importe quoi et au lieu de 5000 euros,c'est 15 0000 euros,non,non,non,je ne veux pas de ça...."

je reste un peu sans voix:les seuls patients qui m'ont évoqué ce genre de détails étaient des malades chroniques,âgés,qui avaient eu le temps de réfléchir à tout ça et qui sentaient leur mort prochaine.
-"qu'est-ce que vous en pensez vous ? "
c'est là qu'il faut une réponse et une attitude ad-hoc...je me demande s'il ne provoque pas ainsi les gens et notamment les soignants pour guetter leurs réactions,en miroir de ce qui s'agite dans sa tête.
je lui réponds prudemment alors:
-"vous avez raison...,ça permet de libérer l'esprit,pour pouvoir aller de l'avant ensuite,avec plus de sérénité"
son visage s'illumine: "c'est exactement ce que je pense!...moi j'ai pas peur d'en parler,mais les autres..."(il fait un geste de la main mimant la frousse)
puis il me parle de son futur mariage,puis il revient sur les circonstances de la naissance de son fils,enfant-surprise,enfant-miracle,grand prématuré..."un battant,comme moi.."
nous regardons ensemble la photo accrochée sur le mur en face de lui:de grands yeux bleus et des boucles blondes nous regardent...
le silence se fait après ce torrent de paroles...
il est temps pour moi de quitter la chambre.

la femme est bien plus âgée,déjà arrière grand-mère,mais à l'automne de sa vie,un cancer du poumon a décidé de tout gâcher.
elle est en échappement thérapeutique:c'est-à dire qu'elle ne répond plus à aucun traitement,rien n'est efficace,le cancer galope,flambe...elle arrive à la fin de sa vie.
elle a mal partout,elle tousse,elle étouffe,elle angoisse,elle sonne beaucoup,la nuit lui fait peur.
je la soulage de ses douleurs,je la réinstalle correctement,je l'aide à (un peu) cracher,elle respire mieux.
et puis,elle me dit:
-"donnez-moi le bouillon de 11 heures"
j'ai mis quelques secondes à percuter,le temps de me souvenir où j'avais lu cette expression un peu désuète.
ma collègue me dit:"-mais pourquoi elle veut de la soupe maintenant ?"
je regarde la patiente droit dans les yeux et lui dit:
-et que voulez-vous qu'on y mette:...des champignons,de l'arsenic... ?
-ce que vous voulez,mais qu'on en finisse et vite!!
cette expression veut dire évidemment donner quelque chose pour passer de vie à trépas,en général c'est quand même à l'insu de celui qui le boit.
-madame,je peux vous donner quelque chose contre la douleur,contre l'angoisse,pour mieux respirer (tout ça c'est prescrit) mais pas de bouillon,même s'il est 11 heures du soir...et quand ce sera fait vous verrez que vous arriverez à penser à autre chose...
-à mes arrières-petits-fils !
son regard accroche une photo accrochée au mur: 2 petits garçons de 3-4 ans sourient avec une belle vitalité.
nous parlons d'eux,de leur caractère...elle les adore,surtout le grand qui est si câlin avec elle.
elle se calme ainsi peu à peu,elle est prête à dormir.
mais plus tard dans la nuit,un cauchemar la fera sauter du lit,arracher sa perfusion,enlever son oxygène si précieux à ses poumons défaillants,et elle criera..car elle étouffe.
en la recouchant ,elle s'agrippe à moi et me chuchote:
-tuez-moi s'il vous plait,je vous en supplie,je ne veux plus vivre,tuez-moi...
je lui caresse les cheveux qu'elle a courts et tout bouclés et  lui dis doucement :
-"je ne peux pas faire ce que vous me demandez,vous le savez bien......"
elle hoche la tête,des larmes coulent,et elle murmure encore: "-mais je n'en peux plus..."
j'ai continué à lui caresser la tête comme pour un enfant,en lui disant..."chchchuut,ça va aller maintenant,respirez-bien,là...oui c'est bien..."
elle a fini par se calmer,puis s'est assoupie tranquillement,le petit matin était là,rassurant.

j'ai écrit sur ces 2 patients parce qu'ils m'ont touché par leur vaillance.
il n'y a pas plus courageux qu'un malade atteint d'un cancer,surtout du poumon.

quant à ce que j'ai entendu,il me faut maintenant le ranger dans un petit coin,pour continuer..
vaille que vaille.