nouvelle nuit.

on me dit que le patient que je trouvais mal hier,celui qui appelait tout le temps,s'est bien dégradé aujourd'hui.
le médecin a vu la famille et a leur a fait part de l'issue fatale très prochaine.
quand je vais lui jeter un coup d'oeil avant de commencer,je vois que les choses ont déjà bien avancé:son visage et sa façon de respirer ont pris un aspect particulier:je pense qu'il n'ira pas jusqu'au bout de la nuit.

un infirmier est venu me donner un coup de main,il vient en remplacement et a en charge un service d'hospitalisation de semaine tout près du mien.
il n'a que 4 patients (hum...) et il s'ennuie.
et puis il sait combien je peux avoir de travail chez "moi",alors il est solidaire.
il est très gentil et vraiment serviable.

par contre,on se chamaille un peu à propos de ce patient.
parce qu'après l'avoir vu,je suis partie appeler la famille,histoire d'avertir que son état s'était dégradé et qu'il y avait un risque qu'il ne passe pas la nuit.
ce collègue me dit:
-mais pourquoi tu fais ça??...appeler la famille maintenant?
-je le fais toujours,comme ça elle est au courant,libre à elle de venir ou pas,ce n'est pas à moi de décider.
-je suis pas d'accord avec toi...la famille,elle a été mise au courant par le médecin,si elle n'est pas là,c'est qu'elle le veut bien.
-au courant,au courant....mais si elle est dans le déni et qu'elle refuse d'y croire ou qu'elle pense que ce n'est pas pour tout de suite...
-non,non,non,moi je ne le fais jamais,ça ne me concerne pas,j'ai déjà assez à gérer avec le patient,je ne veux pas gérer la famille en plus
-et moi je pense qu'elle a le droit de pouvoir choisir d'assister aux derniers instants.......plein de gens le souhaitent et regrettent d'avoir raté ce moment...alors moi j'avertis.
-pff,t'en n'es même pas sûre en plus....et si le patient ne décède pas,t'as l'air de quoi...?
-écoute,je ne suis pas Dieu,je ne sais pas quand ça va être le moment....dans 1 heure,4 heures,10 heures,demain,après-demain....tout ce que je sais,c'est qu'il est dans un état de non-retour,comateux et aréactif,et qu'il risque de mourir avant demain matin...et une chose dont j'ai horreur c'est d'appeler pour dire que c'est fini.
-tu fais comme tu veux,mais moi je ne fonctionne pas comme ça...(air désapprobateur)

je le laisse,encore un qui n'est pas très au clair avec les décès.
j'appelle le standard pour faire le numéro de l'épouse...celle-ci,âgée,me passe sa belle-fille dès que je me présente.
et quand je dis que son état s'est dégradé,qu'il est dans le coma,j'entends des hurlements qui me font un coup au coeur...heureusement que cela se passe au domicile plutôt que dans le service...

je raconte à l'infirmier qui me dit:
-ah ben tu vois!!...maintenant ils vont se ramener et tu vas te les coltiner toute la nuit,en hurlant et tout et tout!
-mais non,au contraire,le temps d'arriver,ils auront assimilé la nouvelle et ils seront bien plus calmes.
-ouais,ouais...

je les ai guetté longtemps,ils sont arrivés 1 heure plus tard alors que j'essayais de les appeler à nouveau,car je venais d'aller voir le patient et j'avais bien vu que c'était pour très bientôt.
quand je leur ai dit: "dépêchez-vous,c'est imminent",ils ont couru dans le couloir  mais en entrant dans la chambre que je venais de quitter 2 minutes plus tôt,ils ont trouvé le patient mort.
je ne me trompe jamais dans mes "pronostics",je crois que j'en ai trop vu.
je les laisse seuls,je les entends se disputer à propos du retard qu'ils ont mis à venir,apparamment ils cherchaient partout le fils,je crois que le match de foot n'était pas étranger à sa "disparition".

mon collègue infirmier s'est soigneusement tenu à l'écart,refus d'entrer dans la chambre,il s'est réfugié dans des actes techniques,"priorité aux vivants" qu'il m'a dit,avant même le décès.
ensuite,j'ai dû tendre le dos avec l'aide-soignante: elle ne voulait pas habiller le corps.
-t'es chiante,pourquoi l'habiller,personne ne le fait plus dans tout l'hôpital!
-c'est comme ça ici,et puis la famille a amené les habits.
-ras-le-bol de ce service de merde!
l'infirmier en rajoute une couche:
-chez moi dans mon service,on n'habille plus les corps,une chemise et basta,à la morgue,c'est le boulot des Pompes Funèbres,ils sont payés pour!...si c'était moi l'infirmier du service,hors de question de l'habiller!!
-ah tu vois...!
dit l'aide-soignante....
alors je dis:
-il faut l'habiller et puis c'est tout.
-non mais...à croire que ça te plaît...??

que répondre à cela ?
non,ça ne me plaît pas plus que ça d'habiller un mort,le tourner et retourner à bras-le-corps pour lui enfiler maillot,chemise,pull-over et veston,slip,pantalon et chaussettes.
mais je trouve cela hautement symbolique et j'y tiens beaucoup.
c'est comme un rite de passage qui aide au deuil,c'est l'ultime marque de respect au défunt-ex-vivant que moi,soignant peut lui donner: lui redonner l'aspect de l'être humain qu'il était avant d'être malade.
parce que le malade qui se meurt a le visage fripé,un peu déformé par une bouche ouverte,des yeux parfois mi-clos,un corps qui sent l'abandon et la désertion dans sa posture,avec une chemise d'hôpital informe et anonyme.
en le lavant,l'habillant,le coiffant et parfumant,en le remettant bien droit dans son lit,dans ses beaux habits,on lui redonne une apparence digne qu'il avait perdu dans ses derniers moments de vie.
il parait que je pousse "le vice" à raser le visage de l'homme et à mettre la crème de jour sur le visage de la femme.

j'admets que je suis maniaque à ce sujet,je veux la perfection pour cette présentation:
chambre rangée et en ordre,lit impeccable (une fois je me suis disputée avec l'AS car j'avais changé le drap),la personne bien droite dans le lit,mains jointes,vêtements sans un pli,visage net,coiffé,rasé pour les hommes et la bouche fermée (j'ai un truc,je roule une serviette que je place sous le menton à la façon d'une minerve,ça marche très bien et ça fait propre)

parce que j'ai l'impression que tout désordre serait une marque d'irrespect.
et quand la famille entre et voit son proche ainsi,l'effet en est saisissant au point qu'ils disent tous que le défunt est "plus beau mort que vivant" (sic),et qu'il a l'air en paix.

même si j'en ai marre de passer pour une bizarre,voire une tordue,je continue vaille que vaille ainsi.
pourtant,ça me "bouffe" un peu de devoir lutter contre mes collègues pour imposer mon point de vue,
bien plus,oui bien plus,que la gestion du décès et de la famille.

et quand la famille s'en va sans dire au revoir ni merci,j'ai droit à la remarque narquoise:
-ben tu vois,pour les remerciements que tu en as....

ce qu'ils ne comprennent pas,c'est que je ne cherche pas des mercis ou à me faire bien voir.
c'est juste une manière de dire adieu à une personne que j'ai soigné,connu,accompagné durant des semaines,avec qui j'ai plaisanté parfois,qui m'a offert des chocolats d'autres fois,et qui toujours a levé vers moi un regard respectueux voire reconnaissant du fait de ma fonction de soignant.

c'est une manière de lui rendre ce respect.

~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~