dimanche

le service s'est bien rempli depuis la veille.
j'ai pas mal de soins techniques à faire,ce qui n'est pas pour me déplaire,mais j'ai intérêt à carburer si je veux pouvoir tout boucler.

Ensuite,pendant que je distribue les médicaments du soir,les "permissions" reviennent l'une derrière l'autre:
-la 1ère,une femme de 42 ans qui a un érythème noueux en cours de bilan, arrive en traînant les pieds.
son week-end s'est passé dans l'angoisse de l'avenir,de ce que les médecins vont lui annoncer,de son travail...
angoisse aussi d'avoir dû gérer l'angoisse de ses proches,elle qui n'était jamais malade...

-la 2ème,une femme de 44 ans,qui est là pour douleurs multiples cachant un syndrome anxio-dépressif,revient les traits tirés,le regard fuyant.
son week-end s'est passé dans l'angoisse la plus extrême,impression de tête vide,de vie dans le mur,d'impasse sans issue....tout en ayant à gérer les reproches plus ou moins muets de sa famille:
il n'est pas facile à une femme maghrébine,mère de 4 enfants,de dire que son mariage est un désastre,et de dire combien elle en souffre.

-la 3ème,une femme de 46 ans,toxicomane,éthylique,revient comme je l'avais prévu,d'un "bon" pas.
son élocution pâteuse,sa démarche un peu incertaine,ses paroles parsemées de jurons fleuris lancées d'une voix forte,tout ceci m'indique de façon objective que Madame est bourrée.
et en plus,elle ramène des copains de bouteille qu'il me faut surveiller,cadrer et faire partir,à leur grande stupeur...

Et,dans ce bruit de fond,mélange de voix (et mes médicaments,y z'arrivent ??......mais oui,l'infirmière,elle arrive!!) et de sonorités télévisuelles ("du bour-sin,sinon ri-en").....un visage.

elle est couchée dans son lit,le drap remonté jusqu'au menton comme une poupée.
elle me sourit mais ses yeux sont si tristes qu'ils accrochent mon regard.
alors je lui caresse la main doucement.
je suis un peu pressée,un peu en retard,je pense déjà à ce que je dois encore faire d'ici l'arrivée de l'équipe de nuit,je suis sûrement passée en coup de vent déjà tout à l'heure,mais j'ai trop de choses à faire,je ne peux vraiment pas m'arrêter...
mais je lui caresse la main,comme pour me faire pardonner.

elle me montre alors ses doigts bizarrement fripés,"comme s'ils avaient trempé dans l'eau,alors que c'est pas le cas".
je prends sa main,petite et froide,ses ongles ont la courbure typique des pathologies respiratoires,les fameux doigts d'Hippocrate.
c'est qu'elle a un cancer pulmonaire,chimio-résistant en plus.
c'est qu'elle n'a que 48 ans.
je la regarde et voilà que de grosses larmes rondes s'échappent de ses yeux pour rouler sur l'oreiller.
alors je m'asseois sur le bord du lit.
le bruit de fond du service se met en sourdine,et j'écoute enfin.
elle me dit qu'elle va mourir,elle qui aimait tant la vie.
et elle pleure sans bruit.
je ne lui dis pas non,je ne lui dis pas oui,je lui essuie les larmes,son visage se blottit un instant dans ma main,visage si amaigri qu'il y tient presque entier.

ça faisait longtemps que cela ne m'était pas arrivé,ce genre de confidence.
j'ai retrouvé les mots que j'employais,avant,et tout doucement ils sont sortis.
j'ai essayé de l'apaiser,avec le peu de temps dont je disposais.

et puis j'ai dû me lever,le bruit de fond a retrouvé de la vigueur,on m'attendait avec force cris et récriminations ("mais qu'est-ce qu'elle fiche l'infirmière ??...et mes médicaments alors ??")

je me suis ébrouée comme un vieux cheval en sortant de la chambre.
et je me suis demandée ce que je faisais là, dans ce service bruyant de médecine fourre-tout.

finalement travailler en soins palliatifs me manque.
vraiment.