01 juillet 2008
Liliane (dimanche)
me voilà au seuil d'une 3ème et dernière nuit.
Sophie est revenue,elle a l'air en forme,tant mieux.
elle me demande pour la nuit d'hier,je la lui résume brièvement et elle conclue "allez,avec un peu de chance,ça ne sera pas pour nous...!"
arrivée dans la salle de soins,il n'y a personne,toutes les filles étant occupées apparamment.
je regarde le tableau...mme Liliane C. y a toujours son étiquette.
je prends alors son dossier infirmier,impatiente de savoir, et j'y lis sur la feuille de transmissions que le matin la patiente était si encombrée qu'elle a dû être aspirée,l'interne appelé a mis en place un traitement par scopolamine afin d'assécher les secrétions;et puis pour l'après-midi,j'y lis que la patiente est maintenant inconsciente et que le mari pleure beaucoup.
mes collègues arrivent et me confirment tout cela,avec en plus une large place au mari qui ne fait que pleurer,pleurer.
toute l'équipe est éprouvée par ce décès qui s'annonce d'une femme encore jeune qui n'a même pas eu le temps d'être traitée,et tout le monde est désemparé par la détresse de cet homme.
c'est l'heure et mes collègues avouent sans façon combien elles sont soulagées de partir et nous souhaitent bon courage.
je commence à préparer mes perfs,mon chariot pour mon tour,je traînaille un peu avant d'aller dans la chambre,j'appréhende un peu de me retrouver face au mari.
allez ma fille,quand faut y aller,faut y aller...
quand j'entre dans la chambre,le mari se lève en souriant,apparamment détendu.
on se salue,il a l'air calme mais bien fatigué.
puis je regarde Liliane:un masque à oxygène haute concentration est plaqué sur son visage,elle est totalement inconsciente et elle a pris la respiration caractéristique de fin de vie,avec ce soulèvement rythmé des épaules.
-alors ?....me demande le mari
-alors c'est pour bientôt,elle est au bout de sa route.
un instant,le mari me fixe sans comprendre et puis d'un coup les larmes jaillissent..énormes..en jet.
-mais,mais,mais.....maintenant? tout de suite ?
-non,pas tout de suite,mais je ne pense pas qu'elle passe la nuit....de toute façon,vous vous en rendrez compte,ça se fera doucement,vous verrez.
il se rapproche de son épouse,lui prend la main et sanglote..
-ça y est,tu vas me laisser,tu vas me laisser...
je m'éclipse de la chambre.
quelques minutes plus tard,voilà que la sonnette de cette chambre s'allume.
je vais voir et là je trouve le mari tout fébrile,tout agité:
-mademoiselle,j'ai pensé....dites,j'ai peur,qu'est-ce ma Liliane va trouver de l'Autre Côté ?...j'ai pensé,je me suis rappelé,elle a été baptisée,la communion et tout et tout.....je voudrais,voilà,oui c'est vrai qu'on n'est pas pratiquant,mais je crois..oui je crois que ça serait bien qu'elle voit un prêtre avant de partir...alors voilà,comment on pourrait faire ?
-heu...
il y a des aumôniers rattachés à chaque hôpital public,chaque religion y a d'ailleurs son représentant,mais en réalité,cette demande de "derniers sacrements" est très rarement formulée par les familles.
parce qu'elles ne sont pas pratiquantes ou pas croyantes,parce qu'elles ne savent pas,parce qu'elles n'en ressentent pas le besoin.
si elles sont pratiquantes,quelle que soit la religion,les familles pensent à organiser des prières etc..
mais dans le cas présent,non pratiquant mais avec le souhait d'un reccueillement religieux au seuil de la mort,il y a normalement le recours à un aumônier.
bon,il fallait que ça tombe sur moi,un dimanche soir.
je dis au mari que je vais voir ce que je peux faire.
je vais à l'infirmerie et j'appelle le standard,une voix de femme toute pointue me répond:
-oui le standard bonsoir ?
-bonsoir,ici l'infirmière de pneumo,je cherche à joindre l'aumônier
-ah mais vous n'avez pas vu la note de service ?
-quelle note de service?
-eh bien,il n'y a plus d'aumônier en dehors des horaires d'ouverture 9h-16h les jours ouvrables!
je crois rêver...je sens la colère monter,je réponds sèchement:
-de toute façon,je n'ai pas vu cette note de service et il me FAUT quelqu'un!
-c'est pour une famille ?
-à votre avis ??
-eh bien la note de service dit que c'est aux familles de se débrouiller pour trouver un prêtre,en dehors des horaires de...
je la coupe:
-je m'en fiche,il me faut quelqu'un,vous m'entendez ?
-heu ...parce que c'est grave ?
je m'énerve vraiment:
-c'est très GRAVE,il me faut quelqu'un,note de service ou pas...!..mais c'est quoi ce bazar ??!
-bon,écoutez,si c'est comme ça,je vais vous passer l'aumônier,vous verrez bien (air pincé)
-c'est ça,passez-le moi !
je pense fugacement à Don Camillo...fini ce temps-là.
-allô,monsieur A. à l'appareil
-oui bonsoir,vous êtes l'aumônier de l'hôpital?
-oui..
-voilà,je suis une infirmière en pneumologie et j'ai une dame en fin de vie et son mari demande à ce qu'elle voit quelqu'un, un prêtre,un curé...
-vous n'avez pas lu la note de service ?? (encore??)
-non..?.(air innocent)
-eh bien c'est aux familles de contacter les prêtres en dehors des heures et jours ouvrables indiqués sur la note de service,c'est-à-dire...
-oui,j'ai compris,mais là,qu'est ce que je fais maintenant ?
-eh bien c'est aux familles de se débrouiller...
-bon,d'accord mais là j'ai un mari désespéré qui n'arrête pas de pleurer,et je vous assure qu'il pleure sans arrêt,mari qui n'est certainement pas en état de chercher un curé,alors.... qu'est-ce qu'on fait ??
-et pourquoi il n'y a pas pensé avant....c'est toujours pareil!
-sans doute parce que c'est maintenant qu'il réalise qu'elle va mourir...non?
-évidemment,évidemment....bon...il habite la ville ?...oui et quelle rue?...alors la rue machin..(il réfléchit)....alors il peut contacter la paroisse de ST-A et la paroisse de ST-B....les coordonnées sont dans l'annuaire,vous demanderez au standard.
-bon....(je n'ai pas que ça à faire mais apparamment ça ne perturbe personne)...je vais essayer,merci.
non mais quelle embrouille.....
ah Don Camillo tu dois bien rire...
-allô le standard bonsoir ? (voix enjouée)
-oui c'est de nouveau l'infirmière de pneumo là..
-ouiii... (voix méfiante)
-alors voilà,il faut que vous essayiez de contacter la paroisse de St-A et celle de St-B
-oh mais comment je vais faire,c'est quoi ça ?
-ce sont 2 églises de la ville,alors vous cherchez dans l'annuaire
-mais comment...?
-ho là,vous vous débrouillez,chacun son boulot n'est-ce pas ?
-.....on vous rappelle ! (ton fâché)
quelques minutes plus tard:
-allô,c'est vous qui m'avez demandé des numéros d'églises ?
-oui c'est moi
-eh bien le presbytère de l'église St-A ne répond pas,d'ailleurs il y a un répondeur avec des horaires d'ouverture de telle heure à telle heure,tel jour....
-et l'autre église?
-ah ben j'ai pas essayé...
-eh bien,vous essayez!
mais qu'est-ce qu'elle m'énerve cette nouille.
-allô,c'est vous qui demandez les églises?
-oui c'est toujours moi.
-ah ben ça ne répond pas non plus à l'autre...c'est sûr,un dimanche soir....
-.....Puuu-tin,c'est pas vrai ça!!
-heu..je vous repasse monsieur A..
-c'est ça,repassez-le moi !!
-allô..
-oui,c'est encore l'infirmière de pneumo,ça ne répond pas aux églises que vous m'avez indiqué....
-oui eh bien,que voulez-vous que j'y fasse...?!.je ne suis pas prêtre,je n'ai pas le droit de donner les sacrements aux malades,vous comprenez,je ne peux pas le faire,seul un prêtre le peut..!..je n'y suis pour rien,c'est comme ça,je ne peux rien y faire,je suis désolé...!
là je vois rouge.
où es-tu Don Camillo?
je m'entend répondre,c'est plus fort que moi:
-désolé ??....eh bien moi je trouve que c'est surtout désolant...désolant et consternant..!..je vais maintenant dire à cet homme qui pleure devant sa femme en train de mourir que, hé! pas de bol,étant donné que son épouse n'a pas respecté les consignes de la note de service,heures et jours ouvrables,eh bien elle n'aura droit à rien,question de charité chrétienne moderne !!
silence.
j'attends.
je serre le combiné de téléphone que j'ai envie d'envoyer sur le mur.
quelle époque de merde.
-bon...(voix hésitante)...je vais essayer de vous trouver un prêtre ailleurs,j'ai quelques numéros...je vais faire de mon mieux mais je ne vous promets rien..
-ah... eh bien merci...oui,merci et faites de votre mieux...je compte sur vous.
j'essaie de me calmer puis je vais voir le mari et lui dit qu'il y a peu de chance qu'on trouve un prêtre à cette heure-là,mais que j'attends encore un appel,une dernière chance..
il se remet à pleurer doucement...."oui,je sais que j'aurais dû y penser avant..."
-allô, c'est l'infirmière ?
-oui c'est moi.
-c'est monsieur A.
-oui monsieur A....alors?
-eh bien,j'ai essayé 5 ou 6 numéros de prêtres que je connais et personne ne répond.
-ah....(quelle déception...j'en ai ras-le-bol....)
-mais j'ai pensé,hum...,si le mari est d'accord...mais il faut lui demander son accord,hein?.....hum...je peux venir faire une bénédiction...pas les sacrements aux malades,je n'ai pas le droit,n'est-ce pas,mais une prière...enfin,vous voyez ce que je veux dire...
les bras m'en tombent.......je réponds très vite,pour qu'il ne change pas d'avis:
-je pense qu'il sera d'accord,mais je vais lui demander..
je cours à la chambre,j'explique brièvement,et le mari me dit "qu'il vienne oh oui,dites-lui que je l'attends..."
-allô,le mari vous attend avec.... beaucoup de reconnaissance...!
-bon,mais je mettrai une bonne demie-heure pour venir,j'habite à 40 km,ça ira..?
-oui,oui,ça ira...merci pour lui.
ma colère s'estompe...c'est vrai quoi,"faut pas pousser mémé dans les orties",je suis polyvalente mais je ne peux quand même pas faire le curé en plus...le temps des bonnes soeurs est fini depuis longtemps!!
je leur en ficherai des notes de service à la gomme,tout ça pour faire des économies....et pas payer le déplacement de l'aumônier!
....il y a vraiment des coups de pieds où je pense qui se perdent...surtout à la Direction.
plus tard,je suis dans le couloir avec Sophie en train de faire mon tour des autres malades quand je vois arriver un monsieur avec une malette et une croix bien en évidence autour du cou.
-bonsoir je suis monsieur A....qui est l'infirmière...
-c'est moi.
il me regarde derrière ses lunettes.
-bien,alors vous pouvez m'en dire un peu plus sur cette personne?
-elle s'appelle Mme Liliane C...,elle a 50 ans,ça fait un mois qu'elle chez nous....un cancer foudroyant et maintenant elle est en fin de vie.
-oui....bon,est-ce qu'elle peut parler et me répondre?
-non,elle est sédatée,elle est inconsciente.
-ah...et... peut-elle entendre?
-il faut considérer que oui.
-comment ça,il faut considérer...?
-il faut considérer que oui..qui peut assurer le contraire?....elle est encore en vie,vous savez.
-évidemment,évidemment....
je le laisse aller dans la chambre,je vois bien qu'il est crispé....chacun son tour, que je me dis.
plus tard,quand il repartira,je ne le verrai pas,étant occupée ailleurs, mais il s'adressera à Sophie qui me dira qu'elle n'avait pas manqué de le remercier de sa venue et qu'il lui avait répondu "vous faites un drôle de métier".
ah oui ???
ensuite c'est le mari qui sortira de la chambre pour venir me voir:il m'attrappera les mains,et avant que j'ai pu faire le moindre geste,me plantera un bisou sur la joue en me disant "merci,pour tout ce que vous avez fait..."
ensuite la nuit se déroule normalement,c'est le temps de l'attente.
je vois les autres malades qui sont particulièrement gentils et peu demandeurs,ils ne sonnent pas,attendent patiemment leur tour...comme s'ils savaient.
il faut dire que le mari a souvent pleuré dans le couloir,et les patients ne sont pas sourds.
une patiente fait une remarque inattendue:
-j'aime bien votre coiffure !
-ah oui?..pourtant ce n'est pas une coiffure,je les ai lavé tout à l'heure et ils ont séché comme ça.
-oui j'aime bien,ils sont beaux...ça fait femme fatale..!
je reste sans voix,c'est si surprenant ce mot,juste ce soir.
Sophie rigole:
-hé,hé,femme fatale,femme fatiguée oui !!!
alors je remercie la patiente du compliment,tout en me disant que l'esprit humain prenait bien des détours pour exprimer les choses difficiles.
car s'entendre dire qu'on fait femme "fatale" alors que j'attends justement le décès de quelqu'un juste à côté...cela a un certain piquant.
alors je crois que la patiente a exprimé sans le vouloir ce que son inconscient avait compris.
la nuit s'écoule lentement.
je passe dans la chambre toutes les heures,je bavarde 10-15 minutes avec le mari et puis je retourne à mon travail.
l'état de Liliane reste stationnaire.
au fil de mes passages,le mari passe par des phases de révolte,de colère,de résignation où il pleure beaucoup.
il parle aussi beaucoup d'elle,de son caractère,du couple qu'ils formaient tous les deux depuis 25 ans...
je lui demande s'il n'y a pas de la famille,des amis qui voudraient venir le soutenir,il me répond que non,qu'ils sont seuls,sans amis,sans rien....
là,je suis sûre qu'il me raconte des bobards,ce n'est pas possible,un tel homme cultivé et sociable,chef d'entreprise, a forcément des amis....même Picsou a des amis!!
à un moment donné,je vais le voir,il est tout remonté....contre son épouse.
-oui....je faisais tout pour elle,je l'emmenais partout,je la couvrais de bijoux,j'ai toujours été là pour elle....et elle,que fait-elle ???....elle me laisse tomber..car cette seringue-là (il montre le pousse d'hypnovel à 3 mg/h),c'est elle qui l'a voulu,c'est elle qui a décidé,elle savait ce qu'elle faisait....!....et moi comme un pauvre cocu je n'ai rien vu,rien compris !!
-écoutez monsieur,bien sûr qu'elle savait,qu'elle savait ce qui l'attendait,mais elle n'avait pas le choix...
il m'écoute attentivement les bras croisés sur sa poitrine,assis au fauteuil.
....mais si maintenant j'arrête le produit,elle va se réveiller c'est sûr mais elle ne parlera pas,elle sera agitée,elle gémira,elle souffirira atro.......
j'arrête de parler et je fixe d'un oeil éberlué le mari.
au milieu de ma phrase,il a baissé le menton et...il s'est endormi.
pof.
d'un coup.
comme le monsieur Pickwick de Charles Dickens.
je m'approche...eh bien oui,tout parait normal,respiration régulière,un bon tonus du corps,il a tout du dormeur qui pique du nez à l'Assemblée Nationale.
ce coup-là,on ne me l'avait pas encore fait.
on dirait que d'entendre l'intolérable,son cerveau a fait "coupez!" comme au cinéma.
après un instant d'hésitation,je le laisse à son sommeil,c'est vrai qu'il a à peine dormi ces 2 dernières nuits,il a beaucoup pleuré aussi...et puis si ma voix l'endort,ma foi,autant ne plus parler,n'est-ce pas.
je retourne à l'infirmerie,tout est calme par ailleurs,je m'asseois moi aussi dans un fauteuil,les pieds relevés,c'est fou ce que j'ai mal au dos et aux jambes.
vers 3 heures du matin,j'y retourne,il est réveillé,il est calme,il ne pleure pas.
je lui raconte qu'il s'est endormi comme ça,il me répond que ça lui arrive ces derniers temps...surtout depuis que sa femme est malade.
-de toute façon,je suis un vieux bonhomme (il a la cinquantaine),il faut juste que je tienne 2 semaines,le temps de régler mes affaires,et après....j'essayerais de la rejoindre le plus vite possible,je ne tiens plus à cette vie...
-mais vous avez bien des amis,des proches qui pourront vous soutenir,non?
-oui bien sûr....(tiens,tiens)....mais je ne veux pas les voir ici...c'est ma Liliane à moi,elle est à moi tout seul !! (il pleure)...
-oui mais là,il faut penser un peu à vous,vous avez besoin d'aide,de soutien aussi...
-plus tard,plus tard....pour l'instant,je ne veux que moi et elle,je ne veux personne d'autre...!
silence
-vous avez vu comme elle devient grise....c'est pour bientôt,n'est-ce pas?
-oui...(silence)...je vais y aller,n'hésitez-pas à appeler si besoin.
moins de dix minutes plus tard,le mari rentre dans l'infirmerie,en pleurant:
-ça y est,elle est passée..à peine 5 minutes après votre départ...ça y est...
-je viens,je finis ma perfusion pour un autre malade et j'arrive..
je regarde Sophie qui me regarde d'un air résigné.
on n'a jamais de chance.
je vais voir,puis j'appelle l'interne pour le constat de décès.
le mari ne pleure pas mais il est tout fébrile de nouveau,il pense aux habits,il veut qu'on l'habille,il s'en va à toute vitesse.
pendant ce temps-là,on commence à préparer la patiente,on débarrasse tout dans la chambre,bref comme d'habitude.
puis,on commence notre tour des autres patients,car c'est bientôt le petit matin.
on a fini quand le mari revient une bonne heure plus tard.
il a sorti le grand jeu: tenue des grands jours,bas,gants,bijoux...
je lui redonne les bijoux,c'est plus prudent.
tout à coup,alors qu'il est autour de son épouse à nous donner ses instructions d'habillement,comme ci et comme ça,il pousse un grand cri:
-ahhhh....qu'est-ce que c'est ?? ..mais qu'est-ce que c'est....?
j'ai un coup au coeur,mais qu'y a t'il bon sang ??
je fais le tour du lit,pendant qu'il se met à pleurer "mais c'est quoi ça,dites-moi...c'est quoi ça ??
je regarde le visage de Liliane.
et j'y vois une larme,une seule larme,posée comme une minuscule flaque,au coin de l'oeil et dans le sillon du cerne.
tout à l'heure je n'ai rien remarqué.
sans doute un phénomène physiologique dû à un certain relâchement post-mortem.
je suis néanmoins troublée,il fallait que ça tombe sur elle,sur lui,sur moi.
-alors c'est bien une larme,non??
-mais non...
-vous vous fichez de moi,c'est une larme,ça se voit..!!
le mari est maintenant comme fou et il crie:
-mais pourquoi elle a pleuré,qu'est-ce qu'elle a vu de l'Autre Côté pour qu'elle pleure ?? elle ne pleurait jamais!..jamais!..elle a eu peur ??...dites-moi,elle a eu peur ??
la fatigue aidant,je me sens tellement désemparée,alors que dire pour qu'il le croit ?
puis je dis doucement:
-je crois qu'elle a pleuré devant votre chagrin.
il me regarde.
je quitte la chambre.
je dis à Sophie que je commence à craquer.
je vais boire un coup à l'office,par la fenêtre je vois une aube radieuse,éclatante.
il faut bien y retourner.
le mari s'est resaissi et il est à nouveau tout fébrile:il a oublié les chaussures,vite il retourne chez lui,mais avant il me montre un manteau de vison que je n'avais pas vu jusqu'alors:
-vous lui mettrez son vison,elle était si frileuse,je ne veux pas qu'elle ait froid (il pleure)...bon,je vais chercher les souliers maintenant.
maintenant qu'il est parti,on se sent mieux Sophie et moi.
par contre,en voyant la multitude de vêtements,on fait un peu la grimace car le mari a oublié qu'elle avait les bras gonflés et pour mettre ces habits ajustés,on risque d'avoir un mal fou.
on a eu un mal fou,quelques coutures ont craqué mais on y est arrivé finalement.
Liliane a belle allure dans sa tenue de soirée si chic.
maintenant le vison.
odeur musquée de bête et perdant ses poils en abondance.
dégoût.
ça y est,on a fini,et c'est déjà l'heure de la relève.
le mari n'est toujours pas revenu,j'en suis secrètement soulagée.
laissant tout le monde abasourdi par l'annonce du décès,on va aux vestaires avec un sentiment de délivrance.
ça y est,la blouse dans le panier à linge sale,en petite tenue d'été,on se sent toute légères.
on se dirige vers la sortie en bavardant du choix crucial: croissant ou pain frais pour le p'tit déj ?
soudain une voix retentit derrière nous:
-ah mesdemoiselles,vous êtes encore là!
le mari.
-ah monsieur...
-mesdemoiselles,auriez-vous 5 minutes à me consacrer ?
je regarde Sophie avec de gros yeux.
-heu..bon... oui...5 minutes.
-ah !!...alors voilà,j'ai fait une erreur,je ne sais pas à quoi je pensais,mais je me rends compte que le vison ne va pas du tout,alors...pourriez-vous venir avec moi pour lui enlever ??
sidérée,je suis sidérée.
je regarde Sophie qui me fait à son tour des gros yeux.
je réponds:
-c'est que...on ne peut pas...on n'est plus en tenue...
-et en quoi ça dérange ??
-ben...
je regarde Sophie d'un air désespéré,je suis fatiguée,il exagère...c'est au tour de l'équipe de jour,punaise,et puis d'ailleurs comment ça se fait qu'il nous a trouvées,c'est pas vrai ça...
le silence se prolonge et Sophie cligne des yeux d'un air résigné,en miroir de mon regard.
nous sommes fatiguées et pas en mesure de gérer ou de négocier avec cet homme.
et il le sait,le bougre.
Sophie dit alors:
-on peut se mettre une chemise de malade par-dessus...?
-ah merci,mesdemoiselles,merci~beaucoup,oui,infiniment,merci...je vous attends!!
je mets rageusement une chemise de malade sur moi,des gants,et je pars affronter un manteau qui pue comme un chien galeux.
en entrant dans la chambre,je vois une AS de jour qui a l'air toute gênée.
elle me murmure:
-heu..je pensais pas qu'il allait vous chercher quand même...
je lui adresse un regard noir car j'ai compris:le mari a sonné,l'AS de jour est venue, il a dû demander où nous étions passées et elle lui a indiqué le vestiaire.
traîtresse.
je lui réponds entre mes dents "merci du cadeau !".
on fait ce qu'on a à faire,puis pour partir enfin on dit: "nos enfants nous attendent monsieur..."
le mari se met à pleurer et se confond soudain en excuses,mais il ne voulait que "des mains aimantes" pour toucher son épouse.
nous comprenons.
bien sûr.
comme d'habitude.
mais tout a une fin.
quand même.
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29 juin 2008
Liliane (samedi)
ce soir,je ne retrouve pas Sophie comme prévu,une histoire d'empêchement familial,et c'est Brigitte,une autre AS du service,une "ancienne" qui fêtera ses 50 ans bientôt.
elle connait les malades aussi,ayant fait l'avant-veille.
aux transmissions,le gros problème de la nuit qui arrive est bien sûr Liliane.
elle aurait passé une moyenne journée,avec son pousse d'hypnovel à 0,8 mg/h.
pourquoi 0,8 ? elle était si bien à 1,5mg/h à 6 heures du matin?
ma collègue ne sait pas trop,elle est arrivée cet après-midi et c'était comme ça.
bon,mais là depuis 19 h,elle l'a montée à 1mg/h.
je reste très dubitative sur la raison pour laquelle on a baissé la dose,je réprime même un mouvement d'humeur,dire que le médecin avait prescrit une dose de départ à 1mg,pourquoi diminuer....à moins que la patiente l'ait demandé?
au niveau respiratoire,ce n'est pas le top,elle a multiplié les aérosols toute la journée pour mieux respirer,l'O2 est passée de 2 à 6 l/mn,car sa saturation est assez médiocre,autour de 86%.
enfin,la prescription est faite,je pourrai lui faire une dose de solumédrol toutes les 4heures "si besoin"
et puis il y a le mari.
le mari qui a "pété un câble".
en fin d'après-midi,il s'est super énervé et venu crier sur les infirmières,puis a exigé de voir le pneumologue de garde.
celui-ci,qui n'est pas le médecin de Liliane,a fait une mise au point,lui a expliqué la maladie,le pronostic très sombre et à court terme qui est malheureusement prévu et sans espoir.
ma collègue de jour me dit que le mari est encore là et que je dois faire attention,car il n'est pas commode.
au moment où elle s'en va et où je m'apprête à filer voir Liliane,histoire de me faire une opinion,je vois surgir dans la salle de soins un homme,de belle prestance,avec un air d'autorité naturelle sur le visage.
il demande qui est l'infirmière de nuit.
je devine qui il est.
il se présente et me demande de façon très courtoise mais inflexible si je peux aller voir son épouse tout de suite,car elle ne pourra pas attendre ma venue comme d'habitude.
je lui réponds de façon tout aussi courtoise que c'était mon intention et que j'arrivais.
je pense après ce 1er contact qu'il ne va pas être facile à gérer cet homme-là,avec ses yeux sévères,j'espère arriver à faire face,je ne me sens pas en forme...
je soupire,encore plus lasse que la veille.
allez ma fille,quand faut y aller,faut y aller...
je prends le saturomètre dans ma poche et je me dirige vers la chambre.
mon Dieu,Liliane....
elle est assise le plus qu'il est possible dans son lit.
son souffle emplit la pièce,on n'entend que lui,on ne voit que lui.
son corps lutte,lutte de toutes ses forces contre l'asphyxie,avec une dyspnée intense,un balancement thoraco-abdominal,un nez pincé..
son visage a une drôle de couleur,un mélange de rouge et de bleu.
et ses yeux enfin: agrandis,ils ont ce regard rentré vers l'intérieur des gens en proie à une grande souffrance,ils me regardent sans expression.
puis ils s'éclairent,elle m'a reconnue.
-bon...jour..(elle hache les mots),...peux..plus...a...ttendre.....ça...va-pas...
-bonjour madame,je vois ça....bien,pour commencer on monte le pousse à 1,5mg/H,d'accord,ensuite un petit peu plus d'oxygène...allez,8 litres et hop....et puis je vais vous poser la dose de corticoïdes prévue dans 2 heures en avance,le médecin de garde l'a dit.
elle hoche la tête.
mon appareil me donne un chiffre de 82% de saturation en O2,pas étonnant qu'elle ait l'impression d'étouffer.
je lui demande comment s'est passé sa journée,et le mari me répond que c'était atroce,qu'elle avait "été mal" toute la journée et que c'est ça qui l'avait rendu fou,de la voir souffrir autant à chercher son air et qu'il s'était énervé,mais qu'enfin un médecin lui avait dit ce qu'il en était et que c'est ça qu'il attendait,qu'on lui parle franchement,parce que lui ce n'est pas son genre de tourner autour du pot.
mmmh....
-vous savez pourquoi on a baissé le débit aujourd'hui à 0,8,c'est vous qui l'avez demandé ?
-non...mais...je...dor-mais..ce...ma-tin,me dit-elle avec un pauvre sourire
-ah...
je reste impassible mais j'enrage,je suis certaine que l'hypnovel a été baissé parce qu'on a jugé que la patiente dormait "trop",alors qu'elle avait passé une nuit quasiment blanche et qu'elle était épuisée de toute manière.
et pourtant,la prescription médicale n'avait pas changé.
encore une méconnaissance totale de l'hypnovel,doublé de la peur de l'utiliser.
et pourtant j'avais fait des transmissions très précises le matin,mais la parole de "la nuit",c'est bien connu,a souvent peu de poids.
la baisse du débit d'hypnovel a fait son effet rapidement,Liliane a été réveillée toute la journée....et a pu "profiter" de son état respiratoire,chaque minute.
il faut que je maîtrise le début de colère qui commence à me faire bouillir.
comme j'ai un peu d'avance sur mon horaire,la relève ayant été vite expédiée et les autres malades ne posant pas de problèmes particuliers à ce que je sache,je décide de rester la demie-heure du pallier,voir si la dose que je viens de programmer suffira à soulager Liliane.
pendant ce temps-là,je discute avec le mari de tout et de rien,pendant que la patiente écoute et nous regarde de loin,car elle est de nouveau rentrée en elle,attentive à respirer,appliquée à reprendre son souffle.
le mari a besoin de parler,de parler,il papote d'Histoire,de voyages,de faits de société...
puis il revient sur la discussion avec le médecin de garde,me parle de la maladie de sa femme,depuis le début,tous les examens faits,les espoirs,les déceptions,il n'a plus confiance dans le pneumologue qui la suit,"un touriste",parce qu'il lui a donné l'impression que ce n'était pas grave,alors que c'est grave,et que la chimio doit être débutée au plus tôt et que ce n'est toujours pas fait et que ce n'est pas normal...
je lui assure que son pneumologue est un très bon médecin,et qu'il fait toujours les bonnes prescriptions au bon moment,
et puis que l'état de son épouse demandait d'abord à ce qu'on le stabilise et l'améliore,car on ne balance pas une chimio comme ça,vu les effets secondaires et sans savoir le type de cancer que c'est.
il me demande aussi pourquoi le bilan a été si long (3 semaines,mais c'est un temps habituel),pourquoi,pourquoi,pourquoi.....il a plein de questions auxquelles j'essaie de répondre du mieux que je peux...
comme "pourquoi elle ?...c'est moi qui devrait être dans un lit,je suis plus vieux qu'elle".....je parle alors avec beaucoup de précautions de la notion de destin...la faute à personne...comment expliquer le pourquoi d'une maladie? on ne sait pas,c'est comme ça...
Liliane s'exclame alors et c'est si incongru dans sa bouche,elle qui est si réservée:
-putain de destinée!
je vois le mari s'essuyer les yeux avec son avant-bras.
comme je l'observe constamment du coin de l'oeil,je vois qu'elle se détend un peu mais que c'est toujours difficile pour elle.
je regarde le saturomètre qui m'indique un chiffre toujours aussi médiocre,85%,c'est mieux qu'avant mais cela n'est pas très bon signe pour la suite,car si elle désature comme ça malgré tous les traitements ajustés et plus puissants encore,cela veut dire que la situation se dégrade inexorablement au niveau pulmonaire.
au bout de 40 minutes,c'est toujours stationnaire,on arrive péniblement à un 86%,Liliane lutte toujours au niveau respiratoire,elle est manifestement épuisée mais ne somnole même pas.
je lui demande si elle se sent mieux, "un peu" me dit-elle,je lui propose alors d'augmenter le débit d'hypnovel,elle hoche la tête.
je programme donc 2mg/h sur le pousse-seringue et je mets 10 l au manomètre d'O2.
le mari me demande alors à quoi ça sert cette seringue.
je lui donne alors cette explication que je donne toujours,explication sans doute simpliste,mais que les gens comprennent facilement.
"quand un problème survient au niveau respiratoire,même un tout petit,genre trop de fumée inhalée parce que des gens autour de vous fument plein pot,des signaux comme des signaux de détresse sont envoyés au cerveau,et cela indépendamment de notre volonté.
respirer est un réflexe vital:ces signaux entraînent un état de stress qui induit des phénomènes physiques inconscients comme le coeur qui bat plus vite,la respiration plus rapide etc...
et puis au niveau conscient,une anxiété sera créée afin d'agir concrètement,des actions comme se lever,ouvrir la fenêtre,quitter la pièce dans l'exemple de la fumée..bref chercher de l'air en somme..."
le mari m'écoute attentivement,il opine de la tête,il comprend.
"maintenant,quand une maladie affecte de façon prolongée la respiration,il arrive à un moment donné où l'anxiété qui en découle devient ingérable pour la personne:non seulement elle est inutile,on sait bien qu'il se passe quelque chose au niveau respiratoire,mais elle devient insupportable au point d'en devenir une souffrance à part entière.
on a tous eu un noeud dans la gorge quand on était anxieux...donc vous pensez bien que cela ne sert à rien d'en rajouter à quelqu'un qui respire déjà pas trop bien..
on en est là avec votre dame.
et c'est là qu'intervient l'hypnovel:ce produit "coupe" la transmission des signaux de détresse au cerveau,donc empêche l'anxiété de se développer.
quoi qu'il se passe là-dedans (je montre mon thorax),je n'en suis plus consciente dans le sens que je n'en ressens plus ni l'urgence ni le stress,ni l'anxiété.... et donc je n'en souffre plus...
cela permet à la personne de se réapproprier son temps de vie,en lui permettant de penser à autre chose que respirer,cela soulage la souffrance morale-c'est atroce de ne pas pouvoir bien respirer- et aussi physique puisque la baisse de l'anxiété influera sur la qualité de la respiration,elle sera plus efficace.
bien sûr,souvent cela entraîne une somnolence,un sommeil,c'est un effet secondaire mais cela dépend des personnes,chacun a son seuil de sensiblité au produit.
ceci étant,la personne est déjà très fatiguée par la maladie,et le fait de se détendre,d'être moins en proie aux griffes de l'anxiété,la conduit naturellement à vouloir se reposer et à dormir."
tous deux m'ont écouté attentivement,je vois les yeux de Liliane papillonner.
le mari dit:"oui j'ai bien compris maintenant...ah,si seulement elle pouvait dormir,oui,dormir un peu"
la patiente dit "oh oui...dormir....",elle commence à somnoler.
je dois y aller maintenant,j'ai les autres malades qui m'attendent,je dois me dépêcher,j'ai passé un temps fou avec eux,mais cela était nécessaire,des explications détaillées,des mises au point,et tout se passe mieux en général.
je ne sais pas si Liliane "passera" le week-end,j'ai un très mauvais pressentiment à son sujet,et j'ai l'impression que son mari ne réalise pas du tout.
il va falloir que je le sonde,mais en dehors de la chambre.
1 heure plus tard,je le vois sortir de la chambre d'air tout guilleret,je l'intercepte dans le couloir et il me dit:
-ça y est,elle dort...qu'est-ce que je suis content...là je vais chez nous lui chercher des chemises de nuit,elle n'a plus rien à se mettre
-monsieur,je voudrais vous parler...
-oui ?
-je voulais vous dire que l'état de votre épouse est préoccupant et très précaire.
-oui,mais là elle est mieux,elle dort !
-je sais bien,tant mieux pour elle ,mais son état est inquiétant,sa saturation reste médiocre malgré tout,et tout ceci n'est pas très encourageant.
une ombre passe dans ses yeux,il ne sourit plus
-écoutez,je sais que son état est grave,qu'elle a un cancer,mais de nos jours tout le monde a un cancer et il y en plein qui en guérissent,pourquoi pas elle,Bon Dieu ??
ouh là,il plane complètement,à croire que le médecin ne lui a pas parlé.
-oui,mais son cancer à elle est particulièrement agressif.
-comment ça...agressif?
-oui,il y a des cancers comme ça,très violents,contre lesquels on ne peut pas grand chose
-(ton menaçant) mais qu'est-ce que vous essayez de me dire,là !!
l'espace d'une seconde,j'ai envie d'abandonner,c'est trop difficile,il me stresse avec son attitude,puis je continue:
-j'essaye de vous dire que votre épouse va bientôt mourir.
son visage s'altère un peu,puis il se reprend:
-oui,bon,d'accord...mais c'est une affaire de mois,de semaines...?!
-non,de quelques jours.
il y a des mots qui frappent autant q'un coup de poing et je le vois accuser le coup,son visage blêmit et il se voûte légèrement.
puis il se reprend:
-je vous remercie de m'avoir parlé franchement mademoiselle,j'ai bien compris ce que vous m'avez dit,ça a le mérite d'être très clair,je vais maintenant rentrer chez moi chercher les chemises de nuit et puis je reviens.
nous le regardons partir Brigitte et moi,avec sa petite malette d'homme d'affaires,toujours bien droit.
on se regarde toutes les deux:
-c'est terrible,me dit Brigitte,tu te rends compte la patiente est de mon année,c'est pas possible cette histoire-là...
-oui...ça ne va pas être facile,j'espère ne pas être là quand elle décèdera...je croise les doigts,pourvu,pourvu...
-moi aussi j'espère que je ne serai pas là,ça va être terrible...quel boulot!
je revois le mari environ 1 heure plus tard,il vient me trouver dans le couloir,je n'ai pas encore fini mon tour.
je le regarde un peu décontenancée car son visage a tellement changé,il a pris 10 ans.
il me dit:
-ça y est je suis revenu....j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit et (il pleure à grosses larmes) je me rends compte....oui,je me rends compte....elle va mourir...(il pleure,il pleure)....MA LILIANE VA MOURIR ! dit-il en criant.
oh là,là....je lui prends le bras.
-vous comprenez,je voulais encore avoir du temps....(il pleure,il sanglote,il n'arrête pas)
je suis un peu effrayée par ce chagrin immense d'un homme qui paraissait si maître de lui,un chef d'entreprise aguerri et plein d'assurance,qui pleure dans un couloir d'hôpital toutes les larmes de son corps.
et si je m'étais trompée? je n'aurais pas dû lui dire ça,on dirait que je l'ai blessé à mort....mais non,ce n'est pas moi,ce sont les évènements...je lui dis alors très vite,pour qu'il se calme:
-mais non,vous avez encore du temps,vous pouvez encore lui parler..
-vous croyez ?
-mais oui,allez calmez vous avant d'aller voir votre femme..
je vais avec lui dans la chambre,Liliane est réveillée,toujours dyspnéique,toujours à 85% de saturation sous 10l d'O2,mais elle est calme.
son mari déborde d'énergie,il parle fort,plaisante,range les chemises de nuit en disant "heureusement qu'on a une bonne machine à laver" et il chantonne le slogan publicitaire en riant comme un fou...avec les yeux cernés de rouge.
c'est alors que Liliane me lance un regard étrange,que je n'arrive pas à décrypter sur le coup.
la présence de son mari l'ennuie-t'elle? est-ce qu'il la stresse ?..je n'arrive pas à m'expliquer ce regard qui,à la réflexion,me semblait inquiet,oui c'est ça inquiet.
je dis au mari qu'il n'hésite pas à venir boire un café dès qu'il a fini de ranger,son épouse devant se reposer.
j'ai l'impression qu'il la perturbe beaucoup.
en retournant à l'infirmerie,c'est Brigitte qui me dit:
-écoute,je ne me sens pas bien,j'ai du mal à respirer et j'ai une douleur dans le dos...tu verrais pas que j'ai un cancer moi aussi ??
-c'est la dame qui te fait l'effet-là ?
-et pas toi ??...tu te rends compte,elle a mon âge,je n'arrive plus à la regarder,ça te dérange si j'évite d'aller dans sa chambre ?..je n'en peux plus...
-bon écoute,je m'occupe d'elle entièrement et toi tu prends le mari,je lui ai dit de venir boire un café,tu l'occupes,tu discutes avec lui,je me charge du tour de 1 heure,de tout le reste mais tu le retiens à l'office,il faut qu'il lâche un peu la grappe à sa femme,il n'arrête pas de tourner autour d'elle,tout fébrile,on dirait un bourdon,elle n'arrive pas à se reposer,il faut qu'il se calme un peu.
-pas de problème,t'es sympa,tu sais c'est vrai je me sens vraiment pas bien,toute oppressée..
-mais je te crois va,moi aussi j'ai une barre dans le dos..
donc les 2 heures suivantes,le mari est resté discuter à l'office avec l'aide-soignante.
j'ai ainsi eu le temps de m'occuper des autres malades,de faire ma paperasse etc...
pendant ce temps-là,Liliane a appelé plusieurs fois pour uriner.
sacrée bonne femme,elle veut bien somnoler mais pas dormir,elle lutte de toute ses forces,sans une plainte.
elle tient à enlever elle-même son slip,je dois la laisser,elle me rappelle ensuite,la tête cyanosée par l'effort,puis je la réinstalle,on parle un peu.....tout ça avec de l'hypnovel à 2mg/h...
je lui demande si la présence de son mari la contrarie,elle me répond que non qu'il "est tout gentil",qu'il "ne fait pas de bruit" et qu'il "n'est pas dérangeant"
puis elle me dit à un moment donné,comme je lui prends sa saturation (toujours à 84-85%):
-ça va,ça va.....ne vous affolez-pas...
-mais personne ne s'affole... (que veut-elle dire?..)
-vous pouvez monter un peu le produit ?...je n'arrive pas à dormir...je suis si fatiguée...
-oui bien sûr....voilà,2,5 mg/h.
puis à 3 heures du matin,ele demande à voir son mari.
je vais le chercher à l'office.
Brigitte est au bord des larmes:
-tu te rends compte,il m'a raconté tous ses malheurs de sa vie,en pleurant sans arrêt,tous ses proches qui sont morts,sa mère quand il était petit,son frère,son meilleur ami...mais qu'est-ce que tu voulais que je lui dise à cet homme-là ??
-mais rien justement,il voulait juste que tu l'écoutes
-oui mais c'est trop dur pour moi tout ça,qu'est-ce que j'y peux à ce qui lui arrive ?
-mais rien,allez t'en fais pas.
la chambre sonne:j'y vais.
le mari me dit que Liliane veut qu'il rentre à la maison:
-vous vous rendez-compte,elle veut me chasser !!....dit-il mi-riant,mi-pleurant,les yeux tout rouges
à nouveau,le regard étrange de Liliane sur moi,elle dit:
-oui,c'est assez pour cette nuit...non ?
ça y est,je comprends,elle ne veut pas qu'il en voit de trop,c'est la 1ère nuit qu'il passe à l'hôpital et il ne l'a jamais vu comme ça,tout comme elle,elle n'a jamais dû le voir dans cet état-là même s'il donne le change.
je dis alors doucement:
-écoutez madame,il est 3 heures du matin,dans deux heures il fera grand jour,ce n'est même pas la peine qu'il rentre pour dormir...laissez-le avec vous,ça ira...vous comprenez,tout ira bien (j'insiste sur ces derniers mots...oui,on s'occupera de lui si c'est ça qui vous inquiète..)
Liliane me regarde encore et hoche la tête.
son mari lui dit d'un air farouche,les larmes plein les yeux mais n'ayant pas compris l'allusion:
-mais oui tout ira bien,je suis là avec toi,comme toujours et pour l'éternité !....
je sors de la chambre,j'en ai marre,je lutte constamment contre les larmes à chaque fois que je le vois,que je les vois ensemble....Dieu que cette nuit est longue alors que la science des hommes dit que c'est la nuit la plus courte de l'année !
à 4 heures,ils dorment tous les deux.
je perçois par contre à l'oreille un bruit en plus dans la façon de respirer de Liliane.
elle commence à s'encombrer.
je repense aux Huns...c'est l'incendie final qui débute...
puis elle se réveille,elle me dit qu'elle se sent gênée pour respirer,elle refuse l'aérosol "qui lui donne l'impression d'étouffer"
avec son accord,je monte le débit à 3 mg/h.
à 5 heures et demie,elle appelle pour uriner,le mari dort toujours,épuisé.
elle tousse souvent,brièvement,pour dégager des secrétions qui encombrent ses bronches.
je lui demande si c'est toujours supportable,elle répond moyen.
je lui propose d'appeler l'interne pour voir si on peut diminuer,elle refuse "non,plus tard,j'ai envie de dormir et puis ça ne me gêne pas vraiment..."
le mari réveillé écoute et approuve:il faut qu'elle se repose encore.
l'encombrement est encore de faible importance,comme quelqu'un qui a une bronchite.
sa toux n'est pas trop gênante et elle reste efficace,ça la dégage.
pour l'instant.
la relève arrive,je fais les transmissions avec un sentiment de délivrance,enfin passer le fardeau à mes jeunes collègues,si fraîches et pleines de force.
moi j'ai 100 ans et je me sens éreintée.
j'ai envie de dormir.
si seulement,je pouvais ne pas revenir ce soir.
---
28 juin 2008
Liliane (vendredi)
je retrouve Sophie,mon AS de lundi avec plaisir,on connait toutes les 2 les malades,le travail en sera plus rapide.
elle me redit sa lassitude de venir dans ce service,pourtant elle n'est qu'à mi-temps;
son impression d'en être prisonnière,puisque n'arrivant pas à en partir (mutation bloquée)
et puis elle ne supporte plus que "de toute façon,ici,les malades finissent tous par mourir"
je lui dis que forcément les gens qui s'en sortent,on ne les voit plus à l'hôpital,ils sont chez eux...
elle me répond qu'elle veut des "malades en bonne santé" (ce qui me fait sourire),des opérés par exemple,"qui viennent et resortent rapidement sur leurs 2 jambes et non pas les pieds devant!"
je comprends ce qu'elle ressent,moi aussi ces derniers temps je sature un peu,mais bon là un week-end de 3 nuits nous attend de pied ferme,et il faut y aller.
j'apprends aux transmissions que l'état de Liliane s'est dégradé depuis la veille,sa dyspnée s'est majorée ainsi que son anxiété et en toute fin d'après-midi,on lui a posé un pousse-seringue d'hypnovel à 1 mg/h,histoire de l'aider à mieux "gérer" (supporter) sa situation.
la prescription indique que l'on peut augmenter la dose par pallier de 0,5 mg/h toutes les demie-heures.
mais le médecin n'a pas dit dans quel but augmenter la dose: calmer l'angoisse? la faire dormir ?
après le départ de mes collègues de jour,je vais lire le dossier médical:le médecin y a décrit son altération de l'état général,je lis aussi "processus néoplasique agressif" et "chimio de sauvetage".
voilà qui confirme ce que je pressentais,à savoir un avenir très sombre pour Liliane.
quelle tristesse.
il y a des cancers comme ça,ravageant tout à la façon d'une horde de Huns.
vite.
brutalement.
enivrés de pouvoir,plus ils détruisent,plus ils sont puissants et plus ils sont destructeurs.
et la médecine ne peut rien y faire,elle n'a pas le temps,ni les moyens de les combattre efficacement.
je ferme le dossier en soupirant.
quand je vais la voir,Liliane est bien réveillée,bien essouflée aussi.
elle a essayé de se lever de son lit,mais 3 pas lui ont suffi pour la mettre hors d'haleine.
la mise sous hypnovel la contrarie et elle a voulu faire un test,persuadée qu'elle "n'était pas encore réduite à "ça"
la réalité a été implacable,elle est encore bien essouflée de cet effort à 3 petits pas.
je lui explique alors ce traitement qu'est l'hypnovel,son mode d'action,son but,à savoir qu'il est là pour l'aider à supporter son essouflement qui est forcément angoissant,forcément...mais que si elle a peur de dormir,pas de problème on peut le diminuer,même l'arrêter.
maintenant,c'est un produit que le médecin a jugé judicieux pour elle,alors ça vaut peut-être la peine de le tester,au moins pour cette nuit?
elle me dit alors qu'elle a passé une nuit épouvantable la nuit d'avant:
-j'ai pas fermé l'oeil,je n'en pouvais plus...
-essouflée ?
-oh oui,et puis cette impression d'oppression là (elle montre sa poitrine)...je n'en pouvais plus...je-n'en-pou-vais-plus !(elle me regarde,voir si j'ai compris ce qu'elle sous-entend)
-donc,c'est bien normal que le médecin veuille vous soulager,et il a choisi le bon traitement.
-vous croyez?
-mais oui,c'est un produit formidable,avec lequel on peut vraiment affiner la dose,on augmente,on diminue,il réagit aussitôt;là,on est à 1mg/h,et vous ne dormez pas,vous voyez...il ne faut pas s'attarder sur le chiffre en lui-même:il y a des gens qui dorment déjà à 0,5mg/h ,d'autres que j'ai vu qui regardaient la télé avec une dose de 10 mg/h...mais je ne ferai pas de modification de dose sans votre accord,le médecin m'a autorisée à augmenter le débit si besoin,mais on fera le point ensemble à chaque fois,et c'est vous qui me direz si je dois monter ou pas,selon ce que vous ressentez.
Liliane m'a bien écoutée,son visage s'éclaire un peu,puis elle dit:
-vous n'avez pas de chance encore une fois,vous avez vu,à chaque fois que vous êtes là il y a un problème...
-ah..mais j'ai l'habitude,ce n'est pas grave tout ça...(un silence)... dites-moi,vous avez confiance en moi?
-oh que oui...!
-bon alors,la nuit se passera bien,vous verrez.
elle me sourit puis me dit brusquement:
-au fait,vous avez vu ce que la cortisone a fait à mes bras?
-mmmh....
je les avais vu tout de suite ses bras en entrant dans la chambre,tout gonflés,des bras de bibendum.
j'en avais eu un sentiment de catastrophe,soigneusement dissimulé bien sûr,j'ai fait celle qui n'avait rien vu.
pourtant en lui parlant,je ne voyais que ça,son syndrome cave majoré,son cou gonflé,son thorax un peu déformé,ses bras devenus si gros alors qu'elle doit faire 40 kg toute mouillée,une couleur de peau changée,foncée....
je les imaginais ces ganglions monstrueux,poussant comme des champignons,écrasant tout sous leur passage,veines,artères,trachée,oesophage,etc...et poumons bien sûr.
alors elle croit que ce sont les corticoïdes qui lui font ça,comme ils ont fait gonfler son visage.
je la laisse dire,je ne dis rien.
je sors de la chambre après cette discussion,Liliane est calme et rassurée.
je dois faire une drôle de tête car Sophie me dit "..alors...?"
je lui répond en soupirant,déjà lasse: "elle n'ira pas bien loin...."
on se regarde toutes les 2,les mêmes pensées nous traversent.
la nuit se passe sans trop de mal.
à 2 heures du matin,à la demande de la patiente,je monte le débit d'hypnovel à 1,5mg/h;
Liliane a pris confiance dans le produit,elle voit qu'elle n'est pas du tout "shootée",qu'elle est juste un peu plus calme,mais justement là,elle se sent épuisée,elle aimerait bien s'assoupir un peu,rien que pour reprendre des forces,elle ne supporte plus trop de s'écouter respirer...et de penser.
je la revois dans la nuit,elle dort paisiblement.
le petit matin la trouve détendue,calme,et bien réveillée:la dose de 1,5mg/h semble lui convenir parfaitement.
elle est contente,elle a pu dormir un peu,et elle se sent pas mal du tout,bien mieux que les autres jours.
je la salue et lui dis "à ce soir"
27 juin 2008
Liliane (lundi-mardi)
je viens de passer une semaine particulièrement éprouvante.
je peine à m'en remettre.
lundi-mardi
je retrouve une aide-soignante que je n'avais pas vu depuis plusieurs mois,bien que toujours dans le même service,histoire de planning.
elle travaille bien,je l'aime bien.
mais je la trouve changée:ses demandes de mutation (interne) n'aboutissent pas,et elle en a "plus que marre de ce service de merde,où tout le monde ne fait que de mourir..."
du coup,elle assure le service minimum,de mauvaise grâce.
elle devient même opposante à faire des soins,tout est trop.
je prend alors mon air bovin (impavide) le plus réussi et j'attends.
ça marche,elle finit par se rendre à mes raisons,même si j'ai droit à des lamentations,gromellements et compagnie.
j'ai pas mal d'entrées des urgences,des patients qui doivent être revus par l'interne de garde,car le transfert nécessite un transport en véhicule dans un bâtiment annexe,d'où réexamen médical.
un des patients à qui je prends la tension a un chiffre systolique différent aux 2 bras (19 et 17),il est connu hypertendu et n'a pas pris son traitement du soir.
cette différence arrive parfois,on l'indique au médecin et d'habitude ça ne va pas plus loin.
mais l'interne que je vois se met à pâlir et me lance:
-ne me dis pas qu'il est en train de faire une dissection aortique ???"
-heu...mais là il est en train de manger une compote...
-mais c'est grave là ce que tu me dis!
-heu...la compote?...nan...j'rigole...tu sais c'est déjà arrivé cette différence de chiffres,tiens l'autre jour j'ai pris la tension au pneumologue de garde à sa demande et au dynamap,et il avait aussi 2 points de différence entre les 2 bras....et il est toujours là,pas disséqué pour un sou.
-(regard noir)...c'est ce qu'on nous apprend,2 points de différence c'est la dissection aortique
-bon,bon,je vais la reprendre,j'ai sûrement mal entendu.
je vais revoir le patient qui se demande ce que je veux avec ses bras,alors qu'il est en train d'avaler son 1er repas depuis 12 heures;j'ai pris le Dynamap cette fois,une machine,comme ça plus de doute.
elle m'indique alors 20,5 et 21 aux 2 bras
bon,j'ai mal entendu,bizarre,mais comme on dit "errare humanum est"
l'interne soulagée se détend mais à ma question de savoir ce qu'on fait avec cette tension,elle me dit d'attendre 2 heures pour voir,histoire que le patient se détende un peu et fasse baisser sa tension.
...pas grave si les chiffres sont hauts (?),on a échappé à la dissection aortique.
un autre patient me sollicite beaucoup.
il a des douleurs persistentes dans la hanche,il est déjà sous patch de morphine ,mais il a toujours mal.
je vois que le médecin a prescrit de la morphine en injectable si besoin,en bolus sous-cutané.
je le lui fais,vu l'échec d'un 1er antalgique en perfusion et devant ses larmes de souffrance.
je trouve ensuite qu'il dort bien,drôlement bien même,lui qui a le sommeil fragmenté habituel de l'insuffisant respiratoire.
tant mieux pour lui,il est soulagé enfin,mais quelque chose me tracasse dans ce sommeil.
le lendemain soir,il me réclame évidemment la même piqûre.
par prudence et intuition,je ne lui fais qu'une demi-dose par rapport à la prescription,son sommeil de plomb de la nuit d'avant m'ayant laissée une impression pas très nette.
2 heures après,lors de mon tour,je le teste avec ma lampe de poche:sur les yeux,en va-et-vient,c'est ma technique pour m'assurer que les gens dorment d'un sommeil normal, (quand j'ai un doute)
sous l'effet lumineux,ils se mettent à remuer sans se réveiller.
mais chez lui,pas de réaction;
je le secoue,tapote les joues,pince le nez.....il ne bronche pas,il se contente de ronfler.
j'appelle l'interne en lui disant que le patient ne se réveille plus avec ses 5 mg de morphine.
il est en surdosage morphinique....ses pupilles sont en tête d'épingle,dignes d'un junkie fini.
l'interne arrive à le réveiller par stimulation autrement plus douloureuse que mes petits tapotages:elle lui luxe brièvement la mandibule,et ça marche:le patient se réveille mais alors il est complètement shooté,le regard est fixe et la parole lente et laborieuse.
l'interne pense que s'il avait eu ses 10 mg,il aurait été cuit.
c'est une jeune femme très douce,très agréable,qui a travaillé au début de ses études de médecine comme aide-soignante l'été.
j'ai connu aussi un garçon comme ça,fils d'un médecin de l'hôpital,étudiant en médecine donc,qui venait tous les étés faire des remplacements en gériatrie la nuit en tant qu'aide-soignant:c'était la coqueluche de tout le bâtiment de gériatrie.
l'interne a aux pieds des sabots rouges qui imitent une marque à tête de crocodile:c'est rigolo comme tout,j'ai envie d'avoir les mêmes,elle me dit qu'elle aurait aimé les avoir en style Bob l'Eponge...
ça me fiche un coup de vieux,Bob l'Eponge?....est-elle si jeune que ça?
ça me fait penser à cet adage:
comment voit-on qu'on prend de l'âge quand on est infirmièr(e) à l'hôpital?
au début,les internes sont plus vieux que vous,ensuite ils ont votre âge,et puis ils sont de plus en plus jeunes,jusqu'à ce qu'ils aient l'âge de vos propres enfants.
je revois ma patiente sage-femme:ça a l'air d'aller ce soir.
on lui a posé un port-à-cath,étant devenue impiquable,prélevé enfin un échantillon de ses ganglions pour les analyser et adapter une chimio le plus rapidement possible.
il y a forte suspicion d'un néo mais on n'arrive pas à le localiser,la sale bête est planquée et envoie ses sbires dans les ganglions du cou,ganglions qui sont devenus énormes au point de créer cette gêne respiratoire et le syndrome cave.
le moral de Liliane est bon "enfin les choses bougent",son état respiratoire est stationnaire,ça va sous O2 et elle ne tousse plus beaucoup.
elle est manifestement soulagée par les doses de corticoïdes qu'on lui administre.
elle a une tête qui s'est arrondie sous l'effet de ce traitement,mais elle est souriante.
elle me reparle cependant de la semaine d'avant où elle avait eu un genre de malaise;
cette fin d'après-midi là,cela faisait 2 heures qu'elle appelait pour dire que "ça n'allait pas"
devant l'absence de signes objectifs (paramètres vitaux normaux),on lui répondait "si ça ne va toujours pas dans un moment,rappelez"...alors elle rappelait,et elle avait la même réponse..
..hmmm,kafkaïen...
elle avait donc rappelé pendant les transmissions et c'est moi qui ai hérité du "bébé".
quand je suis allée la voir,je l'ai trouvée complètement paniquée,les yeux exorbités,le visage rouge et elle disait "ça va pas,ça va pas!!"
puis elle s'exclame tout à coup "je pars...je pars!!" avec un air de pure terreur.
j'ai pris ma voix la plus basse pour la calmer,tout en la regardant attentivement.
-mais non...je suis là.
ses constantes étaient correctes,à part une légère tachycardie.
j'appelle l'interne et en attendant je la fais parler;elle dit qu'elle entend bizarrement,voit des couleurs bizarres,et elle est super angoissée surtout.
l'après-midi même elle était allée passer un scanner;je lui demande ce qu'on lui a dit,étant d'une profession médicale,je suis sûre qu'on lui a dit des choses que le simple quidam n'aurait pas su.
elle me répond qu'elle a des ganglions dans tout le thorax avec des thromboses des veines disséminées partout.
ah...j'accuse le coup mentalement: "quelles nouvelles..."
elle hoche la tête.
je lui demande alors tout à coup:
-dites-moi,je ne vous ai jamais vu pleurer depuis que je vous connais
-c'est vrai,je ne pleure jamais,c'est comme ça
-pourtant,avec des nouvelles pareilles,vous ne croyez pas que vous pourriez pleurer un peu?
-à quoi ça sert de pleurer?
-à s'adapter et à accepter une certaine réalité
-vous croyez?
-oui,je crois...pleurer ça aide ..
ses yeux s'emplissent d'eau mais rien ne coule.
-je n'arrive pas à pleurer,je suis comme ça
-je vois ça,de sacrés verrous....mais vous savez,le choc des mauvaises nouvelles,il faut bien que ça sorte quelque part,et si ce n'est pas par les larmes,c'est ailleurs dans le corps
elle me regarde d'un air éperdu,mais elle ne pleurera pas.
c'est une femme plutôt secrète et taciturne qui prend beaucoup sur elle.
l'interne arrive,on fait ECG,Gaz du sang...tout est normal,probablement une crise d'angoisse.
cependant son histoire de thrombose me tracasse,et je lui recommande de ne pas se lever,bien qu'elle soit sous anti-coagulant déjà...on ne sait jamais,elle avait quand même une drôle de tête pour une femme si maîtresse d'elle-même d'habitude.
cet incident n'a pas eu de suite,on en reparle donc ce soir,on en rit même en appelant ça son "coup de cal-gon"
elle fait tout de même un raccourci mental en disant qu'à chaque fois que je suis là,il lui arrive un mauvais truc.
je lui fais remarquer que c'est une coïncidence et qu'elle oublie les fois où elle n'allait pas trop bien et que j'étais absente,ainsi que les fois où j'étais là et que tout se passait bien.
je lui demande si elle est satisfaite de mes soins,elle me répond "oh oui"
mais curieusement elle reste sur cette idée,et moi ça me contrarie un peu,je n'aime pas qu'elle s'imagine que je lui apporte la poisse.
du coup,le lendemain soir,je ne m'attarde pas chez elle,tout va bien,rien à signaler.
les 2 nuits se sont bien passées pour elle,et je me retiens de lui dire "alors,vous avez vu ??"
donc ces 2 nuits-là,on a beaucoup travaillé l'AS et moi.
beaucoup de sonnettes aussi,des gens à changer,notamment un patient dément qui passe son temps à défaire son lit,à jouer avec ses selles,à essayer de passer par-dessus les barrières,à arracher sa perfusion....
des disputes aussi à gérer entre voisins (pour une histoire de volet ou de télé)
ce doit être la chaleur qui les énerve tous comme ça.
dire qu'ailleurs dans les autres services,la majorité du temps,c'est si tranquille la nuit...
(à suivre)
12 juin 2008
patience et Liliane (début)
hier soir,reprise du service.
un petit mot attendait l'aide-soignante,de la part de la cadre.
elle n'avait pas envie de l'ouvrir,se doutant sans savoir de son contenu.
effectivement,une patiente s'est plainte d'elle et de l'infirmière (qui n'était pas moi).
ça devait arriver...c'est cette AS dont j'ai déjà parlé,lunatique et braque avec les malades.
comme ce week-end-là,l'infirmière me remplaçant est un peu du même genre,elle ne l'a pas temporisé dans son comportement,je dirais même qu'il y a eu émulation et que les 2 ont été plus rosses que d'habitude,chaque comportement de l'une validant et approuvant le comportement de l'autre.
oui mais voilà,la patiente n'était pas une petite mémé,seulement 45 ans.
oui mais voilà,elle est décédée brutalement le lundi soir,et elle a eu le temps de se plaindre.
la version de l'AS:la patiente était super pénible,appelant tout le temps,en disant "ça va pas"...elles ont mis ça sur le compte de la psychologie particulière de la patiente atteinte d'une fibrose pulmonaire évoluée.
à ma question de savoir si l'interne avait été appelé,histoire simplement de la rassurer,la réponse est "non".
elle a été rembarrée toute la nuit, "vous allez vous calmer maintenant,ça suffit! ",et maintenant elle est morte.
même si cela n'a pas de rapport,ça craint un peu.
ensuite une entrée,un homme de 160 kg au tour de taille impressionnant mais pouvant toujours se lever et se déplacer.
il a su bien faire entendre sa voix aussi.
en effet,sa chambre à 2 lits était déjà occupée par un autre patient;
celui-ci atteint d'une probable pathologie digestive en plus d'un probable cancer du poumon,exhale une odeur difficile à supporter,je le reconnais:l'odeur s'exfiltre de la chambre dans le couloir,même porte fermée.
mais le lit d'à côté n'est pas bloqué,du coup je place comme prévu le nouveau monsieur qui se met à faire un de ces scandales:
"non,mais c'est quoi cette odeur,ça sent les égoûts !!....ne me dites-pas que vous ne sentez-pas,ça pue,moi je ne reste pas ici,je fous le camp !!...(s'adressant au voisin)...vous trouvez pas que ça pue ici les chiottes bouchés ???"
je suis allée voir l'autre lit qui me restait,le voisin déjà en place sentait le pipi lui,mais le patient venu humer l'odeur de cette chambre (à cette occasion j'ai pu voir combien il était alerte,sans trop de dyspnée pour sa masse)
donc ce patient a dit que "ça sentait bon ici au moins".
je l'ai donc fait changer de chambre,pas la peine que l'autre patient à l'odeur nauséabonde-malgré-lui souffre en plus des récriminations bruyantes d'un voisin hostile.
j'ai eu un peu de peine pourtant,car ce patient à l'odeur n'arrêtait pas de dire "moi je suis propre,je suis propre..."
une patiente m'a revu avec plaisir,elle a discuté longtemps,heureusement que j'étais en fin de tour.
c'est une sage-femme de l'hôpital,tombée gravement malade,des ganglions partout autour du cou et dans le thorax,un syndrome cave,des tromboses des gros vaisseaux...bref un tableau bien sombre,je ne la "sens" pas beaucoup..
elle m'a brossé un tableau de l'équipe de jour pas piqué des hannetons,évidemment elle a l'oeil professionnel,elle décèle beaucoup plus de choses anormales que le simple quidam...
bref,elle a perdu confiance en l'équipe...elle ne veut plus qu'on la touche pour la piquer par exemple.
elle a par contre une relation très forte avec le médecin du service.
il n'y a pas à dire,sans confiance dans le soignant,on n'arrive à rien,
la confiance,c'est la moitié du traitement.
elle m'a fait une parabole entre sa maladie et le conte du Petit Poucet;elle a lu la "psychanalyse des contes de fées" de Bettelheim.
une phrase qu'elle a dit m'a frappée:la maladie c'est comme la route en montées et descentes du Petit Poucet,jusqu'à ce que celui-ci ait l'idée de monter en haut d'un arbre pour visualiser son chemin et voir où aller.
je ne sais pas pourquoi j'ai pensé qu'elle m'évoquait sa mort.
à propos de mort,il y a un autre patient qui en porte tous les stigmates,je ne lui donne pas la fin de cette semaine à vivre.
il sonne beaucoup la nuit,il crie si on ne vient pas assez vite,il multiplie les demandes pour qu'on passe un moment dans sa chambre.
c'est triste,je sais qu'il a peur de la nuit et derrière ça qu'il a peur de mourir.
il finit par lâcher à 3 heures du matin "donnez-moi un fusil pour que je me tue,je vais mourir"
sauf qu'il l'a dit devant l'AS peu réceptive (surtout après le mot qu'elle a lu,elle ne voulait plus bosser) qui lui a répondu
"comme tout le monde"...
et vlan.
curieusement,il s'est calmé après cet échange que l'AS est venu me rapporter.
comme si le fait de verbaliser "je vais mourir" avec comme réaction impassible "comme tout le monde" l'avait apaisé.
vraiment curieux.
n'empêche que j'aimerais bien que la cadre lui secoue les puces à celle-là,la peur du gendarme il n'y a que ça qui marche chez les gens comme elle.
17 mai 2008
Denis
j'en avais déjà parlé (billet du 24 janvier)
et il est déjà parti........3 petits mois de lutte et puis fini.
je l'avoue,j'avais un petit faible pour lui....un mélange de gouaille,de pudeur,de courage,de dignité..
il avait parfois une façon de s'abandonner,de me donner à voir ses peurs,ses espoirs,ses larmes,un peu comme un enfant.
c'est cette sincérité sans fard qui m'a touchée.
désarmant...il était désarmant.
ne me reste de lui que quelques scènes,quelques échanges de paroles...
les voici,avant que le temps ne fasse son oeuvre...
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-ah,c'est toi ce soir!!...j'suis content de te voir,t'étais passée où?
...j'vais pas bien tu sais,pas bien,j'ai tellement mal si tu savais...c'est pas normal de souffrir comme ça...
....tu peux me faire un "bonus" ?
il veut dire "bolus" pour bolus/injection de morphine....je ne le reprends pas,je me dépêche de lui donner son "bonus" quand il le réclame,comme si cela pouvait être un bonus de vie.
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-t'as déjà vu des doses de morphine comme ça ?...c'est normal, 250 (mg) par jour plus les "bonus" ??
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-me touche pas,j'ai mal même à la peau....laisse-moi faire,en faisant doucement j'arrive à me lever...
voilà...tu vois que j'y arrive mais Bon Dieu qu'est-ce que j'ai mal dès que je bouge...
et puis t'as vu mes jambes,mes bras,même plus de "viande", y'a plus rien......pfff....
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-je suis tombé ce matin,c'était affreux.....je me suis trouvé coincé derrière la porte,et je criais "au secours,au secours..." et je n'arrivais pas à me bouger de là,et les filles n'arrivaient pas à ouvrir la porte...
...putain,j'ai chialé,chialé.....c'était vraiment trop dur,j'étais là par terre comme une grosse merde....
enfin,elles ont quand même réussi à ouvrir la porte petit à petit,j'ai un peu rampé aussi....
ah c'était dur....putain,c'est dur tout ça.....
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-tu peux pas regarder la fenêtre,elle arrête pas de s'ouvrir toute seule....y'a des esprits ici ou quoi ???
-mais non,c'est le vent...de toute façon,depuis le temps que je travaille ici,je n'ai jamais vu de manifestation d'esprits,rien de rien..
-ah bon,t'es sûre ??......t'as sûrement raison,les gens souffrent trop ici,une fois qu'ils sont morts ils veulent plus revenir....
tu sais quoi ? j'ai décidé que je tiens encore un mois et si je vois pas d'amélioration,je laisse tout tomber,je préfère mourir que de continuer à souffrir comme ça....et y'a pas que moi qui souffre,je fais souffrir tout le monde,ma femme,mon fils....c'est même pas la peine....
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-y'a eu un mort ce matin,le voisin d'en face...
-ah bon,vous l'avez perçu...?
-j'aurais eu du mal à pas le remarquer,ça courait de partout et puis après ça criait,ça hurlait....la famille sûrement...
-et qu'est-ce que vous ressentez..?
-j'aime pas ça,c'est pas bon pour moi tout ça,pas bon du tout....je suis là pour me soigner et ce truc-là ça me fait trop penser à mon père,à tout...à quand il est mort et tout et tout...bon,je vais aller fumer,il faut que je prenne l'air,que je parte un peu de ce coin....
en passant devant moi pour sortir,il me montre un petit pot blanc,qui sert normalement de pot à crachats.
-t'as vu ???
je vois une poudre grisâtre et fine tapisser le fond du pot
-c'est quoi....ah!...ce sont des cendres de cigarettes..?
-ouais...t'as vu ?...eh bien bientôt,ce sera moi dedans.
-........
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-ça va pas fort tu sais....j'ai des boules qui repoussent (des métastases cutanées)...quelle saloperie ce truc-là,en plus ça me fait un mal de chien...tu veux voir ?
il me prend la main pour la faire glisser doucement sur son crâne rendu duveteux par la chimio....
mes doigts détectent des excroissances dures,là,ici et puis là.....des tumeurs au bout de mes doigts...je frissonne un peu.
-et puis regarde mes côtes (il soulève son pyjama)...touche doucement,tu vois..?..elles sont bouffées,y'a plus d'os...ça c'est pas bon,je crois,le docteur il me l'a dit...
...tu sais,je crois que je suis foutu...j'y crois plus,quand l'os il part,tout s'en va avec...
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-tiens,j'ai des bonbons pour toi,sers-toi,je sais que tu aimes les réglisses..
et puis prends aussi les fraises,les fraises "Togodo"... c'est les meilleures,c'est mes préférées.
non,j'ai pas faim,j'arrive plus à manger de toute façon....
allez prends la boîte,ça me fait plaisir,t'es si gentille,tout le monde est si gentil d'ailleurs,allez...prends,comme ça tu penseras à moi en les mangeant,je servirais au moins à quelque chose et tu te souviendras de moi....
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
-ah t'es là..! regarde,j'ai des photos de mon fils,pour son anniversaire de 2 ans et j'étais là pour lui,y'a que pour lui que je tiens d'ailleurs..
je regarde les photos,sur 2 d'entre elles,on le voit qui pose avec le petit garçon,il le sert contre lui,peut-être un peu trop fort,l'enfant ne regarde pas devant lui,il a un mouvement pour s'échapper des bras paternels.
lui,regarde l'objectif: si maigre dans son jogging flottant,ses yeux tristes lui mangent le visage et ils ont la fixité de ceux qui souffrent...l'ensemble me serre le coeur car on voit que c'est un homme qui va mourir et qui le sait.
-il est beau mon fils,hein ???..tu sais que je rentre demain chez moi,je vais le revoir,je veux en profiter le plus possible...
lui,il est au début de sa vie et moi je suis à la fin....c'est bien triste tout ça,un petit garçon qui n'aura plus de Papa pour l'aider à grandir...
-et une lettre,vous avez pensé à lui écrire une lettre qu'il pourra lire plus tard ?
-oh oui,c'est une bonne idée ça,je vais le faire,j'y avais déjà pensé d'ailleurs...oui,oui,dès que je rentre,je m'en occupe...si je ne suis pas trop fatigué..
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
il rentre effectivement le lendemain,il sera pris en charge par l'équipe de soins palliatifs à domicile pour sa pompe à morphine et l'aide à la toilette,et plus si besoin.
-tu sais,j'en peux plus,je crois que cette fois,c'est la dernière fois que je rentre chez moi....si je reviens ici,ça sera pas bon du tout pour moi,ça sera la fin.....
-c'est ce que vous pensez ?
-oui...dis,je peux te poser une question ?
-oui,bien sûr
-l'équipe là....de soins palliatifs..,est-ce qu'ils vont s'occuper de moi pour tout ?
-oui...
-je veux dire,si je devais décéder,est-ce qu'ils seront là jusqu'au bout?
-oui, bien sûr
-même si je venais à mourir,je pourrais rester chez moi ?
-oui,c'est le but de l'hospitalisation à domicile avec les soins palliatifs.
-ah...c'est une bonne chose...tu vois,ça me soulage de savoir ça...mourir chez moi,c'est tout ce que je demande maintenant.
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
-dis-moi Adieu maintenant,laisse-moi t'embrasser...
il me tend les bras,je ne peux refuser sa bise;
ma joue effleure une barbe récente étonnament soyeuse,je suis émue,je lui dit pour cacher mon émotion qu'il a oublié de se raser...
-oh c'est pour cacher mes os du visage,je suis trop maigre,même à moi je fais peur!
on rit un peu,pour cacher nos larmes.
-allez,adieu Mirisa,j't'oublierai pas,de toute façon on se retrouvera là-haut au ciel,et je te dirais comment c'est....
~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~~
Denis est donc mort chez lui une quinzaine de jours plus tard,il avait 45 ans.
il avait raison,à chaque fois que je mange des fraises Togodo ou des rubans de réglisse en escargot,je pense à lui,avec comme un p'tit creux là,près du coeur.
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06 mars 2008
Photos-souvenirs
encore la 5 qui sonne....
je pousse un soupir...décidemment ce soir, elle n'arrête pas.
ce doit être la vingtième fois en moins de 2 heures,elle nous monopolise ma collègue et moi,elle trouve tous les prétextes possibles et inimaginables.
du classique "j'ai froid,j'ai soif,remontez-moi,descendez-moi le dossier,j'ai envie de faire pipi et descendez le volet,ah non remontez-le,fermez la porte,non un peu ouverte,et puis là c'est trop,non encore un peu..."
à l'exaspérant "j'ai renversé la cruche d'eau dans mon lit,au fait le docteur il passe demain ? quelle heure est-il,ah bon seulement ?..."
en passant par l'inénarrable "je n'ai pas sonné...pourquoi..?..ça sonne ??..."
elle trouve mille et un moyens pour nous faire revenir dans sa chambre où elle se sent si seule,afin qu'on y passe quelques instants.
je comprends ses angoisses nocturnes,mais je ne peux pas me cloner et j'ai 25 autres patients qui réclament tous mon attention,eux aussi.
elle,avec ses sonnettes intempestives,elle m'empêche d'avancer dans mon tour,je suis en retard,les gens commencent à râler à qui mieux mieux
et moi,je commence à réprimer un mouvement d'humeur.
bon,cette fois,je vais lui dire qu'elle arrête,que je ne suis pas montée sur patins à roulettes et qu'il faut qu'elle se calme un peu,elle n'est pas la seule malade du service,c'est comme ça,elle est grande quand même,elle peut comprendre bon sang,ce n'est plus une enfant!..
...enfin,je ne vais pas lui dire ça comme ça,elle va se mettre à pleurer sinon.
cette patiente,mme Z. est une personne de petite taille,affectée d'un nanisme qui lui donne tout au plus 1m20 en taille,alors évidemment il y a des mots à ne pas dire.
elle a la cinquantaine,mais sa taille alliée à des attitudes parfois puériles,- elle boude facilement,elle pleure pour un rien,elle a des gestes d'affection débordante- fait qu'elle donne l'impression d'être une enfant,c'est assez étrange en vérité,car son visage accuse son âge.
elle a une fille d'une trentaine d'années,de taille normale,mais légèrement retardée mentale,qui travaille dans un C.A.T. et qui vient la voir tous les jours.
elle est arrivée dans mon service pour suites de soins après un séjour en réanimation où elle avait été intubée-ventilée sur détresse respiratoire aigüe dans un contexte de pneumopathie sévère.
elle va beaucoup mieux mais évidemment,elle angoisse beaucoup,ayant toujours l'impression d'une gêne respiratoire:c'est vrai qu'elle a tendance à "siffler" en respirant,comme une bronchitique chronique,mais sa saturation en O2 est excellente,et son état général s'améliore de jour en jour,d'ailleurs elle n'a plus de perfusion depuis belle lurette.
je pense à tout ça en remontant le couloir,et quand je rentre dans la chambre,je me demande ce qu'elle a encore trouvé comme prétexte...dire que je viens de la voir il y a 5 minutes à peine,je l'avais toute installée pour la nuit,tout allait bien,"bonne nuit,bonne nuit",vraiment elle abuse,je.....
quelque chose ne va pas.
je sens mon dos se tendre d'un coup pendant que mon cerveau essaye d'analyser ce qu'il perçoit.
mme Z. est assise dans son lit,dans sa posture habituelle,le dos bien droit,les jambes écartées comme une enfant dans son lit.
tout à l'air en ordre mais...
elle me regarde d'un drôle d'air...oui c'est ça,ses yeux sont agrandis et paniqués.
je m'approche et lui dit doucement:
-que se passe t'il madame ?
-j'arrive pas à respirer.
sauf qu'elle ne parle pas,elle fait bouger ses lèvres avec application,en me regardant intensément.
et je remarque enfin ce qui cloche: elle ne respire plus,elle ne ventile plus,rien ne bouge en elle.
incrédule,je lui dis:
-mais enfin ! respirez donc ! vous avez avalé quelque chose de travers ?
elle secoue la tête de droite à gauche,en me fixant d'un air tétanisé.
-mais... allez-y bon sang ! respirez,soulevez la poitrine !
à la fin,j'ai presque crié.
elle me répond toujours en silence,bien articulé,avec ses lèvres:
-j'y arrive pas.
et elle me fixe avec ses yeux dilatés d'effroi,toujours bien assise dans son lit.
et moi je regarde médusée,son visage bleuir.
puis noircir.
puis,comme si une main passait dessus de haut en bas,il devient blême et gris.
son visage se vide de toute expression,ses yeux se voilent et se révulsent.
et elle tombe enfin à la renverse sur son lit.
elle a tout d'une morte.
mon Dieu,pitié,pitié,pas ça....
je tremble en appelant l'aide-soignante: le chariot d'urgences,vite !!!!
je tremble en prenant le téléphone pour appeler l'interne: viens vite,j'ai un arrêt..
je tremble en prenant la moribonde dans mes bras,Dieu qu'elle est légère,je la mets à terre pour débuter la réanimation.
et là,je vois et je sens sa jugulaire battre.
mon Dieu,le coeur bat encore et elle ne respire plus!
ma collègue est déjà là,je saisis l'ambu,cet espèce de ballon qui va lui insuffler de l'air jusqu'au plus profond de ses poumons.
et me voilà penchée sur mme Z.,un oeil sur le saturomètre qui indique 15% de saturation,un cauchemar de chiffre,et des pulsations à 200.
le coeur bat mais elle ne respire pas.
ma main écrase le ballon régulièrement pour lui envoyer cet air qu'elle ne prend plus d'elle-même.
mais que se passe-t'il bon sang ?
l'interne est là et voit la même chose que moi,il appelle le SMUR .
(le service se trouvant dans une annexe de l'hôpital est éloigné de tout service de réanimation,si besoin de réa,on doit appeler pour un transport médicalisé avec équipe SMUR)
je ballonne,je ballonne.....
et puis tout à coup:
-regarde !! elle respire toute seule !
je suspends mon geste et effectivement on voit avec bonheur sa poitrine se soulever enfin toute seule,les chiffres de la saturation font un bond en avant,le coeur tapant toujours vite bien sûr,mais c'est normal,il a eu "chaud"...
il faut dire que cet arrêt respiratoire a duré près de dix minutes.
puis,voilà mme Z. qui reprend conscience...elle manifeste très vite l'envie de s'asseoir,ne supportant pas d'être couchée.
elle ne se rappelle de rien,se demandant ce qu'elle fait là.
je suis tellement heureuse,c'est qu'elle revient presque d'entre les morts quand même.
mais la peur qu'elle m'a faite...
voilà l'équipe du SMUR,ils poussent tous un cri d'étonnement en voyant la patiente,petite poupée assise par terre qui les regarde d'un air effrayé.
on leur raconte ce qui s'est passé,elle est examinée,le médecin,une femme,a l'air dubitatif:
-un arrêt respiratoire comme ça ? c'est rare...
le coeur bat mais elle ne respire pas
-j'en suis certaine,d'ailleurs on n'a pas eu besoin de faire de massage cardiaque,seulement besoin de la ventiler.
-bien,bien....mais vous comprenez qu'elle va bien maintenant,on n'a rien besoin de faire,donc pas besoin de réa...
-mais...elle ne peut pas rester ici quand même !
-et pourquoi ? elle ne relève pas de réanimation,elle reste donc en secteur.
-.....
l'interne garde le silence,pourtant il a bien vu qu'elle ne ventilait pas...il aurait dû la voir noircir,peut-être qu'il se rendrait compte que c'est arrivé comme ça,paf...et que ça peut revenir.
je suis consternée et la fatigue du contre-coup s'abat sur moi.
mme Z. a fait un pur arrêt respiratoire,sans arrêt cardiaque,mais comme elle n'est pas tout à fait morte,on ne me croit pas tout à fait,je sens qu'on pense que j'ai fait une mauvaise évaluation.
tout le monde s'en va,on réinstalle la patiente dans son lit,on la borde avec sollicitude,elle est déjà au bord du sommeil tellement elle est fatiguée,elle me sourit.
et moi,j'ai cette litanie dans la tête: le coeur bat mais elle ne respire pas.
j'irai souvent la voir cette nuit là,tellement inquiète.
que s'est-il passé,pourquoi s'est-elle arrêtée de respirer comme ça,ce n'est pas normal,..
"ça" va revenir,j'en suis sûre...
quand je reviens le lendemain soir,j'apprends d'une part que la journée s'est bien passée.
et d'autre part,que les médecins ont trouvé probablement la cause de son problème,qui n'est en fait que l'aboutissement d'une situation préoccupante.
lors de son intubation en urgence d'il y a quelques semaines,sa trachée plus petite que la normale du fait de son nanisme,a été blessée et une cicatrice s'est formée...sauf qu'elle est bien vilaine,épaisse et inflammatoire,elle prend toute la place quasiment dans cette petite trachée.
d'où un rétrécissement "mécanique" à l'origine du sifflement qu'on entend,à l'origine de la gêne respiratoire ressentie par la patiente,à l'origine de cette toux qui ne passe pas.
et donc,probablement qu'à l'occasion d'une quinte de toux,il y a comme un spasme de la trachée qui s'est fermée,tout bêtement,l'espace libre n'étant que de quelques millimètres.
étranglée de l'intérieur,voilà ce qui s'est passé.
je dis à l'infirmière de jour:
-et qu'est ce qu'il faut faire ?
-ben,il ne faut pas trop qu'elle tousse,en attendant qu'ils (les médecins) décident de faire quelque chose..
-pas trop qu'elle tousse.... mais elle tousse tout le temps !
-je sais bien,mais bon,il n'y a pas de raison que ça se bloque,la journée s'est bien passée,alors...
-tiens,ben justement elle sonne...
une aide-soignante qui veut partir à l'heure se charge d'aller répondre.
elle ne tarde pas à surgir dans l'infirmerie en criant :
-elle a recommencé !!
course dans le couloir.
l'interne est déjà dans la chambre,se trouvant par hasard dans le couloir au moment de la sonnette.
à nouveau ventilation au ballon,elle est en arrêt respiratoire,mais le coeur bat encore.
le coeur bat mais elle ne respire pas.
à nouveau,elle reprend conscience,mais un peu moins vite ,un peu moins facilement que la veille je trouve.
là,j'en ai assez,elle ne va pas me stresser comme ça toute la nuit,elle n'a rien à faire ici,nom de nom!
j'appelle le pneumo de garde,le grand chef.
je n'ai pas besoin d'aller bien loin dans mes explications,il dit tout de suite qu'il faut qu'elle aille en réa pour surveillance,en attendant une décision de traitement,peut-être du laser,pour aplanir cette dangereuse cicatrice.
je suis bien contente et transmet l'info à l'interne pour qu'il s'occupe du transfert.
voilà l'équipe du SMUR: ce sont les mêmes que la veille.
-encore vous !! me dit-on.
j'explique ce que souhaite le pneumologue (qui est aussi mon plus grand souhait,mais ça, on s'en fiche de le savoir)
mais je vois bien que la femme médecin tique pour ce transfert,pour les mêmes raisons que la veille: la patiente va bien maintenant.
ah non,elle ne va pas me faire le même coup!
je rappelle le pneumo pour un dialogue entre médecins au téléphone...
pendant que ça discute ferme,chacun campant sur ses positions apparamment,l'infirmier-anesthésiste,un blond aux yeux vifs,me dit:
-j'ai compris ce qu'elle faisait ta malade:bon,la trachée se bouche toute seule,un spasme,l'arrêt respi arrive,et quand elle est en pré-mortem,les tissus se détendent et hop,un peu d'air passe,un p'tit coup de ventilation et c'est reparti !
il est tout fier de son explication.
-pré-mortem,pré-mortem....et je fais quoi moi,avec ça ??
-ben,t'arrives avec ton ambu et puis c'est tout.
-ben voyons,j'ai que ça à faire,courir dans le couloir,à chaque fois qu'elle sonne,si elle arrive à sonner encore...et son coeur,tu crois qu'il est content son coeur de monter à 200 pulsations-minutes ??
-ah ben ça c'est sûr,ça ne lui fait pas de bien...
le médecin du SMUR a raccroché,elle s'est pliée à la demande du pneumologue.
je suis bien contente,ma foi.
mais comprenant qu'on va l'emmener, voilà que mme Z. se met à pleurer à gros bouillons.
-non,non,j'veux pas aller en réa !!...j'veux pas,j'veux pas,j'veux rester ici..!!
et elle pleure,et elle pleure...
elle cache ses yeux derrière ses poings et tout son corps est secoué de sanglots.
je sens bien que cela touche tout le monde,parce qu'ils n'ont pas très envie de l'emmener,parce qu'on dirait une petite fille désespérée.
je suis désemparée,me sentant vaguement coupable de pousser à son transfert,parce que je n'ai aucun moyen de la surveiller de près,pas de machine qui bipe et tous les autres patients à m'occuper.
elle pleure,elle pleure...
j'avise quelque chose sur la table de nuit et j'ai une idée:
-hé madame Z.,ça vous dirait une petite photo avec l'équipe ?
c'est un appareil-photo jetable,elle adore prendre des photos de tout et n'importe quoi,avec une prédilection pour les soignants quand même..."ça me f'ra des souvenirs,et puis ma fille elle aime ça,voir des photos!",dit-elle souvent.
on dirait que j'ai prononcé une formule magique:les sanglots s'arrêtent net.
-qu'est-ce que vous dites ?
je regarde l'infirmier blond aux yeux vifs qui comprend tout de suite,il entre volontiers dans le jeu.
-oui,oui,comme on vous embête à vouloir vous emmener,en échange on fait une photo,vous avec nous,d'accord ?..mais il ne faut plus pleurer,d'accord ?
un grand sourire lui répond,la patiente s'essuie les yeux avec le plat de sa main.
l'atmosphère se détend aussitôt,je vois les sourires fleurir sur tous les visages,médecin,infirmiers,ambulanciers..
ils sont 5 ou 6,je ne me rappelle plus très bien,et ils se placent docilement derrière la patiente qui est dans sa posture favorite,assise bien droite dans le lit,jambes un peu écartées,comme une poupée.
je cadre ce tableau inattendu et dans le petit carré du viseur,je vois cette équipe d'urgentistes,tout de blanc vêtus,tous beaux et plein de santé,entourant une patiente toute petite,pas belle avec son air maladif,son tuyau d'oxygène,ses cernes et ses cheveux collés par la sueur...mais qui sourit de toutes ses dents,elle en est littéralement transfigurée.
-allez...un sourire pour ouistitiii...!!.
clic,c'est fini,j'ai eu un peu de mal à maîtriser mon léger tremblement,un peu émue encore une fois,mais la photo sera bonne.
je pose l'appareil,mais voilà que l'infirmier blond me lance:
-mais c'est pas fini,à toi maintenant !
-quoi,moi ??...non,non,non...
-si,si,si,chacun son tour,on est dans la boite à images,maintenant c'est à ton tour avec ta collègue !
je suis confuse,non,non,non,je ne veux pas..
mais mme Z. pousse un cri de joie et elle bat des mains:
-oui,oui,oui !!...je veux aussi mes infirmières préférées !!!
on me pousse ainsi que ma collègue derrière le lit.
je ne sais plus où me mettre,je ne sais pas quoi faire de mes mains,je me sens si gênée,tout le monde me regarde maintenant..
je pose la main gauche sur l'épaule de la patiente que je sens trembler d'émotion.
et au moment du "ouistitiii...",sous une impulsion que je ne m'explique pas encore,je lève la main droite et je forme un "V" avec mes doigts....V comme victoire,V comme la vie.
parce que j'étais heureuse qu'elle aille dans un endroit où elle serait bien plus en sécurité qu'avec moi.
clic,c'est dans la boite.
ensuite,tout le monde s'en va,et on fait des signes à la patiente:
-au revoir,au revoir...à bientôt..!
mme Z. n'est jamais revenue.
le lendemain,malgré toutes les machines de surveillance et tous les médecins présents sur place,sa trachée s'est fermée à nouveau mais cette fois le coeur s'est arrêté,il en a eu assez de battre si fort et il n'est jamais reparti.
quand j'apprends la nouvelle,je me dis juste que je savais depuis toujours que ça finirait comme ça.
ça me rend triste,elle n'était pas vieille,elle aurait pu vivre encore un peu,comme le chante Ferrat.
je demande comment a réagi sa fille:
-oh,elle est venue chercher ses affaires,elle a rien compris la pauvre...
Un bon mois plus tard,quand j'arrive dans le service avec mon aide-soignante,on se fait apostropher avec vigueur:
-eh ben,dites-donc,vous vous ennuyez pas la nuit,hein ???
-ouais,on en apprend de belles sur vous,ben mon vieux on dirait pas comme ça,hein ???
je suis sur mes gardes,me sentant déjà coupable,je regarde ma collègue,elle réagit comme moi: que nous reproche-t'on ?
je dis seulement:
-quoi,de belles ?
-ouais,ouais,fais pas l'innocente va,en tout cas,moi aussi je vais faire des nuits si c'est comme ça !!
-mais de quoi tu parles ?
-figure-toi que la fille de mme Z....tu te rappelles de mme Z. ?.. eh bien sa fille est venue nous voir pour nous montrer quelque chose....des PHOTOS !!
bon sang les photos....je me sens rougir jusqu'aux oreilles.
-oui,tu peux rougir,vous vous amusez bien la nuit apparamment avec les beaux mecs du SMUR...mais alors toi,TOI ! (elle me montre du doigt) ,qui fait un "V" comme ça (elle me mime),ça dépasse l'imagination ! jamais je n'aurais cru ça de ta part !!
je me tortille sur mon siège,embarrassée,mais je ne réponds rien,qu'elle croit ce qu'elle veut après tout.
par contre,je dis:
-et qu'est-ce qu'elle en dit sa fille ?
-oh ben tu sais bien qu'elle est un peu simplette ?...elle ne fait que de rire en montrant ces photos en disant tout le temps "c'est ma Maman qui est au ciel avec ses anges ! "
je ne dis rien.
je pense à mme Z.
je pense qu'il est des photos qui savent adoucir le chagrin,surtout d'une "simplette" qui n'a rien compris.
je ne regrette plus mon "V".
mais je n'ai pas vu ces photos,je n'aurais jamais l'occasion de les voir d'ailleurs.
finalement,je crois que cela vaut mieux pour moi.
12 janvier 2008
Allô....(III)
Un soir banal...
après les transmissions,je commence mon tour,et voilà qu'arrivée à la chambre 12,je trouve Mr P... mort dans son lit.
...pauvre homme,il est parti comme ça tout seul,sans un bruit,je ne l'aurais même pas connu de son vivant.
il était arrivé dans l'après-midi,depuis les urgences en ce samedi après-midi.
apparamment,un problème de dyspnée toute simple chez un patient de 80 ans.
et voilà qu'il est mort.
eh merde...
je soupire beaucoup,je n'aime pas être prise au dépourvue,c'est vrai,il n'était pas annoncé comme mourant ce patient-là....je n'aime pas ces circonstances,cette impression d'abandon et de solitude extrême de cette mort sans bruit,je n'aime pas...car ensuite il faut l'annoncer à la famille.
je regarde son dossier pour le numéro de téléphone,en croisant les doigts qu'il y ait des enfants....
parce les enfants,ces adultes d'âge mûr encaissent mieux en général la nouvelle du décès d'un de leur vieux parent que le conjoint lui-même....
enfin,ça ne veut rien dire dans ce contexte de décès brutal.
je soupire encore.
mais j'ai beau fouiller partout,je n'ai rien d'autre comme renseignements qu'un seul numéro de téléphone,celui du domicile;et apparamment le monsieur est marié.
hum,ça ne se présente pas bien.
je m'y résous quand même et j'appelle le standard (je ne peux pas faire de numéro direct extérieur) pour qu'il me fasse le numéro que j'ai sous les yeux.
il est environ 23 heures.
la sonnerie retentit longuement dans le vide.
j'imagine l'épouse dans son lit,se réveillant en sursaut,regardant son réveil et forcément s'affolant.
et puis,j'ai un petit espoir qu'il n'y ait personne pour décrocher,comme ça ma foi,l'annonce et la gestion de cette annonce sera reportée au lendemain,quand je ne serai plus là.
je me racle la gorge,allez,encore quelques sonneries et j'arrête.
tout à coup...
-allô...? (petite voix frêle apeurée)
-allô,bonsoir madame,excusez-moi de vous déranger si tardivement.... (toujours être polie,on gagne du temps),mais êtes-vous de la famille de Mr P....?
-oui....
-vous êtes son épouse?
-oui...
-voilà...c'est l'hôpital madame....,l'infirmière du service où est hospitalisé votre mari...
elle me coupe
-nooon,ne me dites pas qu'il est mort!!....pitié,pitié....(elle éclate en sanglots)
ouh là,ça s'annonce mal.
-non,non,mais...
-il n'est pas mort,dites-moi,il n'est pas mort??.....ah,je me sens mal,ah j'ai mal....
ouh là...vite,essayer de la calmer et pour ce faire,lui poser un tas de questions pour capter son attention
-madame,écoutez-moi... (voix forte)
-ouiiii....(elle pleure,elle pleure)
-madame,écoutez-moi,vous avez une chaise près de vous?
-non..euh oui...
-asseyez-vous dessus...ça y est,vous êtes assise?
-ouiiii.....ah je me sens mal....ah,mon mari,mon pauvre homme....mon Dieu,je vous en prie...(elle sanglote)
-madame,écoutez-moi,votre mari n'est pas mort...mais il n'est quand même pas très bien,vous vous en doutez un peu quand même...?
elle paraît se calmer un peu.
-oh oui,ça fait plusieurs jours qu'il n'est pas bien,et depuis hier il ne me parle même plus,alors j'ai appelé les pompiers,j'avais peur,et je n'ai pas de voiture,et puis je suis malade du coeur vous savez...d'ailleurs,j'ai mal là à la poitrine là,si vous saviez...
ouh là, qu'est ce que je vais faire maintenant...il parait que mourir de chagrin sous le choc ça existe...
-madame,je n'ai pas le numéro de téléphone de vos enfants...
-nous n'avons pas eu d'enfant malheureusement...
-heu...des neveux et nièces...?
-ils habitent loin et nous n'avons plus de contact...
-heu...des amis ?
-ils sont tous morts malheureusement...
(...évidemment....)
-des voisins...?
-oh,vous savez ce que c'est les voisins de nos jours,bonjour-bonsoir et c'est tout...
-alors votre médecin traitant....? ...il s'appelle comment?
-mais on est samedi,il ne travaille pas et il ne répond plus au téléphone...
bien sûr....là,je commence un peu à desespérer,quelle solitude nom de nom...j'entends la dame se remettre à gémir et à pleurer doucement...
-il est vraiment mal mon mari....?
je soupire doucement
-oui madame,il faudrait venir...
mais qui contacter pour venir l'aider moralement et pratiquement....je reviens à l'idée des voisins
-madame,parmi vos voisins,il y en a bien qui ont l'air plus gentil que d'autres,avec qui vous vous sentez le plus à l'aise,non?
-eh bien....
-oui..?
-eh bien,il y a bien mes voisins d'en face,on ne se fréquente pas,mais la dame a l'air très gentil,elle me sourit toujours bien aimablement.
allez va pour un sourire,je mise sur eux.
-comment s'appellent-ils?
-je ne sais plus mon Dieu...ah je perds la tête,c'est affreux... (et elle pleure)
j'attrappe l'annuaire et je vais sur le nom du village,heureusement pas trop de noms.
-madame,quel est le nom de votre rue.....(je liste les noms)...ah,c'est Mr.X...(non),...Mr Y... (non),Mr G..?
-oui c'est ça,c'est Mr et Mme G.,je me rappelle maintenant...oui,des gens très aimables..
j'espère qu'elle a raison...
-madame,écoutez-moi:je vais raccrocher,vous ne bougez pas de votre chaise,je vais appeler vos voisins,et après je vous rappelle,d'accord?
-oui,oui,mademoiselle,j'attends près du téléphone.
bon,ma décision est prise malgré l'entorse au secret professionnel:il faut qu'on vienne aider cette dame rapidement,et je ne vois pas d'autre solution,si elle fait un malaise toute seule chez elle après avoir raccroché,quelle sera ma responsabilité?....et ma conscience,qu'est-ce que j'en ferai?
la sonnerie retentit longuement à ce numéro...évidemment,vu l'heure...
je réfléchis à toute vitesse:si la voix ne m'inspire pas,si la réaction est bizarre,je raccroche,et après...ma foi j'y réfléchirai plus tard.
-allô ? (voix d'homme grave,bien timbrée,froide mais pas hostile)
-allô,excusez-moi de vous déranger à cette heure aussi tardive mais je suis bien chez mr et mme G....?
-oui... (toujours interrogatif)
-êtes-vous bien les voisins de mr et mme P...
-oui...mais que voulez-vous? (voix intriguée)
-voilà,j'aurais besoin de vous,je suis une infirmière de l'hôpital...voilà,votre voisin,mr P. a été hospitalisé dans mon service...êtiez-vous au courant?
-oh le pauvre!..non,on ne savait pas du tout,mais depuis quand ?...c'est grave? (la voix est attentive,chaleureuse)
la tonalité et la sincérité que je perçois me décide tout à coup:
-pour vous dire la vérité,mr P. vient de mourir il y a moins d'une heure...
je l'entends qui accuse le coup: "oh!.."
-....et sa femme à qui je viens de téléphoner est toute seule,dans tous ses états,alors qu'elle ne sait pas qu'il est mort..
j'aurais besoin que vous alliez la voir pour vous assurer qu'elle ne fait pas un malaise,car au téléphone elle m'a fait peur,ça ne va pas du tout.
-oh le pauvre vieux,il avait l'air si gentil!....dire qu'on ne savait même pas qu'il était à l'hôpital..!
-monsieur,pourriez-vous allez voir l'épouse,elle attend mon coup de fil,je lui dirai que vous venez,elle vous ouvrira...
-mais...je ne sais pas...on n'est jamais allé chez eux...vous vous rendez compte ?
-je vous en prie monsieur,je ne sais plus quoi faire,il faut aller la voir,elle est sous le choc de mon appel alors que je lui ai juste dit que son mari n'était pas bien,on ne peut pas la laisser comme ça..
il hésite,j'entends chuchoter derrière lui
-mais...qui me dit que c'est pas une blague ??
-écoutez,je vous donne mon nom,mon service,le numéro du service,vous appelez le standard de l'hôpital pour vérifier..(je prends un accent un peu découragé malgré moi)
-bon...,je vous crois...mais donnez- moi votre nom et le numéro où vous joindre...on va y aller moi et ma femme,et puis on vous appelle.
-et moi,j'appelle la dame pour la prévenir de votre arrivée,d'accord?..et surtout,ne lui dites pas que son mari est mort,pas encore.
-bien sûr,bien sûr,bon,ben on y va....mais faut pas nous oublier,hein...?
j'appelle la petite dame,elle décroche aussitôt;
je lui dis que ses voisins vont venir sonner à la porte:je sens qu'elle se détend ("merci mademoiselle..").
mais moi,je suis inquiète,pourvu que cela ne soit pas une bêtise ce que j'ai fait là.
je raccroche et 5 minutes plus tard le téléphone sonne à nouveau.
c'est le voisin,je reconnais sa voix.
-heu..c'est vous l'infirmière que j'ai eu au téléphone? (voix hésitante)
-oui,oui,c'est bien moi....alors..?.
il s'anime un peu et me dit:
-alors,on est près de la dame,mais là elle ne va pas bien du tout,il faut qu'elle voit un médecin,qu'est-ce que je dois faire ?
je me rends compte que ces gens se tournent tous vers moi pour prendre une décision,et ça m'angoisse un peu:
j'ai mon travail dans mon service qui m'attend,ça fait plus d'une demie-heure que je suis retenue avec cette histoire,et gérer cette histoire commence à me prendre la tête...et si la dame fait un malaise...
soudain,une illumination:
-écoutez,vous allez appeler le 15 pour demander conseil
-appeler le 15 !!...le SAMU...mais ça va pas non!!
-écoutez monsieur,on peut appeler le 15 pour se renseigner s' il y a un problème de santé,ils sont formés pour ce genre d'appel,et en plus vous avez un vrai médecin au bout du fil...commment voulez-vous que moi je juge de ce qui se passe,je ne suis qu'une toute petite infirmière!....attendez,je vais les appeler,leur expliquer,et ensuite vous les appelerez,d'accord ??
-d'accord,on attend votre appel...faut pas nous oublier hein ?
(..ça ne risque pas....)
je soupire encore plus...bon,je fais le numéro pour joindre le centre 15,en fait c'est le numéro interne d'urgences vitales pour l'hôpital.
j'ai la permanencière au téléphone et je lui dis:
-bonsoir,c'est une infirmière du service....,j'ai une drôle d'histoire à vous raconter..
je lui résume la situation.
la permanencière ne m'envoie pas sur les roses,au contraire,elle me dit qu'elle appellera directement le monsieur afin que le médecin puisse faire une évaluation.
je suis contente,j'ai l'impression d'être moins seule et qu'une chaîne de solidarité est en train de se mettre en place.
quelques minutes plus tard,le téléphone sonne:c'est le médecin du centre 15.
il me dit qu'il n'y a pas d'inquiétude à avoir pour la petite dame,qu'elle a l'air d'avoir surmonté le choc initial vu qu'elle semble être bien entourée par ses voisins.
quand je raccroche,le téléphone sonne à nouveau:c'est justement le voisin.
-allô,c'est monsieur G.... (la voix est décidée), bon le médecin du SAMU a dit que ça irait,alors je vous demande si on peut venir à l'hôpital maintenant,pour voir le monsieur.
-bien sûr....venez,je vous attends!
le village se situe à une bonne quarantaine de kilomètres:j'ai du temps devant moi,je peux enfin me consacrer à mon travail.
quand ils arrivent enfin,je vois une image qui m'est restée très fort en mémoire:
une petite dame toute petite et frêle,élégante,encadrée par un homme à sa droite,une femme à sa gauche;
c'est un couple à la cinquantaine alerte,cela me surprend,je ne sais pas pourquoi je les pensais presque aussi vieux que la dame.
celle-ci marche d'un pas tout menu,et eux ont réglé leurs pas sur les siens;
elle s'appuie tant sur leurs bras qu'ils ont l'air presque de la porter.
et ce trio remonte si doucement le couloir que j'ai le temps de les observer et de penser:on dirait une mère avec ses enfants...
quand je les salue,c'est à ce moment-là que je dis à la dame tout doucement que son mari est parti.
elle hoche la tête,sans un mot elle se tamponne les yeux avec un mouchoir brodé,et s'appuie de tout son poids sur l'homme.
celui-ci me dit d'un air ému:
-on peut le voir?
j'acquiesce,un peu éberluée à vrai dire,car il a l'air tellement impliqué,tellement concentré dans son soutien physique et moral....lui qui n'est que le voisin.
ils rentrent tous deux dans la pièce voir le corps,tandis que la femme s'avance vers moi et me chuchote:
-c'est incroyable cette histoire...je suis bouleversée...vous vous rendez compte qu'en 10 ans,nous n'étions jamais rentré dans leur maison,et puis ce soir...cette intimité...c'est drôle la vie...
je suis un peu émue aussi et ne peut que lui répondre:
-vous êtes formidables..
-vous croyez ?...mais regardez-là (elle désigne la petite dame),elle est si..adorable,on ne peut qu'avoir envie de l'aider...et puis,nous sommes ses voisins!
-oui,de bons voisins...mais elle vous a désigné,elle vous a donné sa confiance depuis longtemps.
-oui sans doute,....quand même,c'est drôle la vie,qui aurait pu penser ça..?
chose qui m'étonne encore,ils ont pensé à amener les habits: qui y a pensé,je ne sais pas,mais cela leur semble naturel.
je les fais patienter le temps d'habiller le monsieur dans des vêtements un peu trop larges mais d'une propreté méticuleuse.
quand tout est fini,ils viennent tous se reccueillir devant lui,puis je veux donner un papier d'informations pour toutes les démarches administratives qu'il faudra entreprendre.
la femme me prend le papier,le lit et me dit:
-on va s'en occuper,ne vous en faites pas.
et je vois la petite dame,toujours appuyée au bras de l'homme,qui ferme les yeux en penchant la tête vers lui.
je les vois repartir,le couple encadrant la petite dame,bras dessus,bras dessous,toujours du même pas que celui si menu de la veuve,tout doucement...
quand je repense à cette histoire,je me demande ce qu'ils sont devenus tous les trois...
alors je me prends à rêver et je me dis que si cette dame a perdu un mari,elle a trouvé des enfants...
peut-être.....
14 juillet 2007
solitude
Sylvain a environ 30 ans;il est entré pour bilan de douleurs dorsales et sa radio pulmonaire a révélé la présence sournoise d'un cancer.
quelques années auparavant,en sortant de son boulot de cuisinier au petit matin,un peu alcoolisé,un peu fatigué,il s'est pris un arbre;
la sanction c'est ce fauteuil roulant qui lui colle à la peau..il en a pris son parti,-pas le choix-,il se véhicule adroitement notamment pour aller fumer,se met au lit tout seul malgré ses fichues douleurs qui le tourmentent depuis des mois,et que son médecin a mis sur le compte de sa paraplégie,compression de nerfs etc...
il a un air d'éternel adolescent avec ses cheveux longs,un regard un peu timide,sa façon de s'exprimer un peu ado;
il me raconte qu'il vit toujours chez ses parents mais qu'il envisage de construire,à côté de chez eux...il sera indépendant enfin,avec une cuisine high-tech adaptée à son fauteuil,où il pourra à nouveau exercer ses talents...-parce que j'étais bon ,vous savez-..
une forte indemnité d'invalidité qu'il vient de toucher en tant ex-travailleur frontalier lui permet de concrétiser son rêve,il a dessiné les plans de cette fameuse cuisine lui-même.
-s'il n'y avait pas ces douleurs,bon sang,je serais super heureux...
pendant 15 jours,les examens se succèdent et confirment la présence d'un cancer évolué et agressif;
il faut bien songer à lui annoncer la nouvelle,mais la personnalité de Sylvain,assez immature apparamment,fait que les médecins reculent ce moment difficile;il a bien des parents,mais ils sont âgés,et puis c'est un adulte tout de même..
pendant ce temps-là,ses douleurs dans le dos s'accentuent,on lui donne des antalgiques de plus en plus forts,puis on passe à de la morphine en gélules;
malheureusement Sylvain ne supporte pas bien ce traitement,on doit lui ôter ces morphiniques qui le soulageaient bien mais qui le faisaient passer d'une somnolence à des hallucinations sans répit.
au moment où commence mon histoire,on en est là,la phase de bilan est terminée et pour les douleurs,on n'a que de légers antalgiques à lui donner;l'état général de Sylvain s'est un peu dégradé,il est bien fatigué maintenant.
je dois travailler 2 nuits qui entourent un jeudi de l'Ascension.
1ère nuit
aux transmissions,l'infirmière me dit que les médecins lui ont annoncé le diagnostic en fin d'après-midi;
un psychologue qui l'avait vu avait insisté pour qu'on se décide à lui dire la vérité afin que Sylvain sorte de son comportement "infantile" (d'autruche?) et qu'on puisse passer à la phase de traitement.
le choix d'une veille de jour férié n'était pas anodin,cela laisserait à Sylvain le temps d'intégrer la mauvaise nouvelle quand le médecin le reverrait le surlendemain.
ma collègue me dit qu'il lui a posé LA question...:"est-ce que je vais mourir?"
alors elle lui a répondu : "ben..c'est une option.".
je m'exclame:"oh là là...mais tu es impitoyable,toi!"
-quoi!..on nous dit qu'il faut dire la vérité au patient,alors je lui ai dit!
-oui,mais pas comme ça,"une option"...on n'est pas au lycée,ce n'est pas un concours...je sais pas moi...
-t'es vraiment pas au top,toi,...il a demandé,je lui ai répondu,point-barre!
-bien sûr,bien sûr,il est 8 heures du soir,et il va bien dormir,et c'est moi qui vais devoir gérer ça,on refile pas une nouvelle pareille comme ça,débrouillez-vous m'sieur,c'est la pure vérité,vous êtes assez grand maintenant....tiens,je suis dégoûtée..
-pff,t'en fais bien des histoires,bon allez salut...et bonne nuit!
dans ma tête,plein de gros mots.
quand je vois Sylvain,il ne m'en parle pas,il est d'une humeur massacrante,il dit qu'il a mal,mal,mal et qu'il veut dormir.
je lui mets tous les antalgiques possibles prescrits,mais il sonne très souvent,rien ne va,il faut l'aider à changer de position,-lui qui était si autonome,il s'est bien affaibli- il faut le masser,il veut boire,il veut manger,puis il change d'avis.....bref,une multitude de demandes sans jamais parler de l'essentiel;
au petit matin,il finit par s'endormir,la nuit est passée avec toutes ses ombres menaçantes.
2ème nuit
quand j'arrive,j'apprends que l'état de Sylvain s'est encore dégradé:très essouflé il est sous oxygène,il a toujours mal mais au niveau du traitement rien de neuf....on est jeudi de l'Ascension,le médecin de garde l'a vu lui et ses parents,mais rien n'a été rajouté....le cas de Sylvain est trop délicat ,on verra le lendemain.
là,il faut que je parle de l'aide-soignante qui travaille avec moi:c'est une remplaçante,elle n'est jamais venu dans le service;malgré son expérience,elle est horrifiée par le service.
tout est trop sale pour elle,les malades sont trop mal,ça sonne sans arrêt,entre les fièvres,les agités,les personnes à changer,il y a du boulot par-dessus la tête et c'est trop pour elle;
apparamment elle doit juger que ce n'est pas trop pour moi....?
je me retrouve donc avec quelqu'un qui rechigne à travailler et qui passe son temps à critiquer.
quand j'arrive ce 2ème soir dans sa chambre,je trouve Sylvain dans un sale état:il a ôté ses lunettes à oxygène et son teint oscille entre le gris et le vert;il est en sueurs,il est agité,il a mouillé son lit;
aussitôt l'O2 remis,son état respiratoire s'améliore,on le change,on le réinstalle.
l'aide-soignante pince les lèvres.
tous ses paramètres vitaux sont normaux...tant qu'il garde l'oxygène...oui,mais voilà,il est bien agité ce soir,il bouge sans arrêt dans son lit,ça ne va pas;
j'appelle le médecin de garde:il a vu les parents dans l'après-midi,il leur a fait part du pronostic sombre,mais il me dit de poser les antalgiques habituels,rien de plus.
surtout pas de morphine ni de sédatif,vu la réaction qu'il a fait les jours d'avant...et comment parler de fin de vie pour un jeune homme qui n'a même pas été encore traité ?...le médecin lui-même refuse d'une certaine manière cette éventualité,il évoque l'angoisse de la nuit,j'essaie de le croire...
je raccroche le téléphone,je suis un peu désemparée....que faire,il n'est pas encore minuit,et je n'ai qu'un médicament à donner dans l'espoir d'apaiser Sylvain....
évidemment,cela ne fait aucun effet sur son comportement:
-il enlève l'oxygène,il repousse ses draps
-il se met à geindre "aah,aah" parce qu'il désature (à 60%...),parce qu'il étouffe
-je l'entends,j'arrive,je lui remets ses lunettes,il me répond "oui,oui,ça va,ça va aller"
-je repars,il est bien.....5 minutes après,il recommence..."aah,aah..."
ce cycle infernal va durer toute la nuit.
l'aide-soignante,à qui je demande de m'aider "dès que tu l'entends,tu peux aller lui remettre son O2,s'il te plaît?",m'oppose un non catégorique:"tu comprends,il me fait penser à mon fils,je ne veux plus entrer dans sa chambre"
et moi aussi j'ai un fils,et puis moi aussi j'en peux plus,ah oui mais moi je suis l'infirmière,je dois assumer...
j'appelle les parents:"vous savez,votre fils,il n'est pas bien du tout..."
le père,un vieil homme las,me répond "oui,on a vu le docteur cet après-midi,on sait ce qui va arriver,que voulez-vous c'est trop dur pour nous,on est trop vieux,on ne viendra pas"
-"mais..?...il est tout seul...."
-"je sais bien mademoiselle,mais on ne peut pas,on habite trop loin,il est si tard,c'est trop dur,on verra demain"
je raccroche et fixe le téléphone;je ne veux pas penser, je dois me maîtriser,il n'est qu'1 heure du matin,encore 5 heures à tenir....Dieu que c'est long
je me sens si seule,tout le monde se dérobe,le médecin,la famille,l'aide-soignante qui s'est planquée à l'office comme ça,si elle voit la lumière des sonnettes,elle ne l'entend pas LUI.
je me passe les mains sur le visage,j'essaie de faire le vide dans ma tête,et puis "aah,aah..."
mes jambes se lèvent automatiquement et je vais voir Sylvain.
j'ai de la chance,sa chambre n'est pas très loin de mon infirmerie,en laissant les portes ouvertes,je l'entends,en 20 pas je suis auprès de lui.
les heures s'égrènent lentement;j'ai beaucoup de travail,il y a 24 autres patients dans le service,et beaucoup d'entre eux ne vont pas bien,certains ont beaucoup de fièvre,d'autres ont du mal à respirer,certains arrachent leur perfusion ou tombent par terre,je dois même faire une entrée depuis les urgences...bref,une nuit de travail dans un service de pneumologie classique.
sauf qu'il y a Sylvain en plus,avec ses "aah,aah..."
je me rappelle,à un moment donné,avoir pensé que ça devait être ça le purgatoire,un truc sans fin dans une profonde solitude...alors je regardais souvent ma montre en me disant que tout finissait quand même par passer.
mais Sylvain.....les heures passent,il s'affaiblit je le vois bien,il gémit moins fort mais de plus en plus souvent;
si je l'appelle,il ouvre les yeux et dit invariablement "oui,oui,ça va,ça va aller"
la fatigue aidant,je ne prends pas garde à un glissement de ma part,pour qu'il se calme,pour ne plus l'entendre gémir, je ferais "tout"... je franchis la ligne jaune de la professionnelle en prenant -oh,pas longtemps-les gestes d'une mère...
je commence à le tutoyer,il a l'air tellement d'un enfant,je lui caresse la tête,les cheveux,je lui murmure "chut,ça va aller..."
oh,comme il se calme tout d'un coup....mon coeur se serre,je ne devrais pas,pas pour moi,j'ai l'impression de voir mon fils de 14 ans,sa peau est douce comme la sienne,elle n'a pas eu le temps de vieillir,je vois sa jugulaire battre doucement dans son cou..je lui chantonne des contines à voix basse..
et il s'apaise....il continue à dire "ça va,ça va aller",mais sa voix se fait plus aigüe,plus douce, comme celle d'un tout petit enfant...
j'ai le coeur en miettes,je pense à mes enfants à moi,à la douleur que cela serait de les perdre,je continue pourtant,je ne veux plus entendre ses "aah,aah...",je voudrais tant qu'il se calme.
je me dis que c'est la nuit qui l'énerve,qu'il se sent seul,que ça ira mieux à l'aube...je me raconte des histoires,je regarde l'heure,je lui commente l'émission de chasse qui passe à la télé,les aboiements des chiens comblent la solitude de cette chambre.
l'aube se pointe enfin,c'est une belle journée qui s'annonce,je revois l'aide-soignante,c'est l'heure du tour des changes,on ne se parle pas,il n'y a rien à dire,on attend toutes les deux la relève.
Sylvain est beaucoup plus calme maintenant que le soleil inonde sa chambre;
je lui chuchote à l'oreille que les infirmières vont arriver,qu'elles sont jeunes et jolies,qu'elles vont bien s'occuper de lui,et puis il y a un super soleil dehors,son médecin va venir,fini cet affreux jour férié,on va lui donner tous les calmants pour ses douleurs,ses parents vont venir aussi,bref maintenant que la nuit est finie,maintenant que le jour est là,c'est la vie qui revient,ça va enfin aller mieux...
il hoche la tête,il m'a entendue.
je vais faire mes transmissions,il est 6 heures passées,les collègues sont là,j'ai le sentiment d'avoir réussi l'impossible,arriver au bout de cette nuit.
les transmissions sont un peu longues,il y a tant de choses à dire,il y a eu tant de travail;
6h15,l'aide-soignante se lève,c'est l'heure,je suis en retard,mais elle,elle partira à l'heure,elle a assez donné;je lui demande juste de jeter un coup d'oeil dans la chambre,elle passe devant,juste pour voir si Sylvain n'a pas enlevé son O2...elle pince les lèvres et dit "oui,oui,bon allez,salut"
6h30,fini,je me lève pour partir,l'infirmière de jour est allée voir tout de suite Sylvain,histoire de se faire une idée...je venais de lui dire "il doit dormir maintenant,on ne l'entend pas et puis il fait jour,il y a du bruit et du monde dans le couloir,ça doit le rassurer"
j'entends qu'elle m'appelle:"tu peux venir voir ?"
je rentre,et je vois Sylvain sans son O2 encore une fois....
incrédule,je m'approche de lui....il est mort,les yeux tournés vers la fenêtre inondée de lumière.
je lui secoue doucement l'épaule,je suis stupéfaite..;
mais c'est pas possible,mais qu'est-ce que tu fais là,mais pourquoi,pourquoi t'es mort tout seul comme un chien...?
je dis à voix haute "comme un chien....mais c'est pas vrai,mais c'est pas vrai..."
je suis en colère,toute la nuit j'ai guetté,et le seul moment où je le laisse,où la porte (de l'infirmerie) est fermée,il en "profite" pour se casser,pour mourir tout seul,comme ça...
tout ce que j'ai fait a été pour rien,et surtout il n'a pas attendu que je parte.
il m'a fait ce sale coup,je suis si fatiguée,il aurait pu attendre un peu...oui, il aurait pu attendre que je ne sois plus là..
je commence à pleurer,à pleurer...,les filles me regardent décontenancées,j'aide à le réinstaller,à le changer,il est encore si chaud,et moi je pleure,je pleure.
elles finissent par me chasser doucement:"allez ,rentre chez toi,va dormir.."
je pleure dans le vestiaire.
je pleure dans ma voiture.
j'essaie de me calmer en arrivant chez moi,je serre bien fort contre moi ma petite fille bien vivante.
je repleure en me couchant.
je me réveille en pleurant.
j'en veux à tout le monde,à l'aide-soignante,au médecin,aux parents,au service,au métier.
je m'en veux à moi.
j'ai dû faire un véritable travail de deuil pour surmonter cette histoire.
longtemps,j'ai pleuré rien qu'à l'évoquer .
tous les ans à l'Ascencion,j'y pense mais je ne pleure plus.
aujourd'hui,je l'ai écrite et bien sûr .... "ça va,ça va aller..."
