les saisons du vent

Vécu d'une infirmière hospitalière et autres histoires -- ' la vie est une bougie dans le vent ' (proverbe japonais)

17 juin 2009

visite dominicale (II)

patient de 65 ans adressé pour baisse de l'état général chez un homme en cours de rééducation post-AVC avec hémiparésie droite et aphasie partielle;patient suivi également pour des troubles bipolaires.
sa femme,sa fille et son gendre viennent le voir.

-ah,voilà quelqu'un....c'est qui l'infirmière..?.ah c'est vous..?..bon,comment trouvez-vous mon père?...ah,parce que vous,vous trouvez qu'il ne va pas trop mal ?? eh bien,moi,je trouve qu'il ne va pas bien du tout !!...vous connaissez son dossier au moins ?...oui,non,oui..?....qu'est-ce qui me fait dire qu'il va très mal ? et vous,qu'est-ce qui vous fait dire qu'il va bien ?..non,parce que vous voyez là,mon père,chez nous,il ne fait rien du tout,il ne veut plus manger,plus bouger,plus parler...alors qu'on se plie en 4 ma mère et moi pour lui,on fait tout pour lui,pour qu'il retrouve son autonomie et rien à faire...c'est bien pour ça qu'on l'a envoyé à l'hôpital,il ne mangeait plus rien et passait son temps à dormir!!..et ici alors,il mange ?..oui ? ah ben ça alors...vous êtes sûre ?...et il va aux toilettes tout seul ?...il vous parle aussi un peu ??...et il fait correctement pipi ? et caca ?
(s'adressant à son père qui nous écoute)...non mais tu exagères!..et pourquoi tu fais pas ça avec nous? pourquoi tu fais des efforts avec des étrangères ?...tu vois pas comme tu nous fais souffrir Maman et moi ?
(se retournant vers moi)...comment ça,j'ai l'air tendu?...ça se voit tant que ça ?...mais là je n'en peux plus,on ne sait plus comment faire avec lui,chez nous il refuse tout et chez vous il fait tout...j'en ai marre,je voudrais tant qu'il soit comme avant,parce que...on l'aime tout de même..(larmes aux yeux)

-(la mère)...c'est vrai ça qu'on fait tout pour lui,vous savez bien vous, qui êtes infirmière,qu'après un AVC la rééducation est pri-mor-diale...là,ça fait un an qu'on se bat pour lui,parce que lui,hein,si on l'avait écouté,il n'aurait rien fait et maintenant il ne veut plus rien faire,pensez!...pour ne pas aller chez le kiné,il se jette par terre,alors après pour le relever...mais je le relève,enfin jusqu'à l'autre jour...et pourquoi il me fait ça ?....oui,je sais,le médecin pense à une phase dépressive...et puis qu'on arrête de parler de maladie psychiatrique-maniaco-dépressive,il n'a que des troubles bipolaires,ça fait 30 ans qu'il en a,alors pensez si je m'y connais...on était commerçant pendant 45 ans,toujours ensemble,encore aujourd'hui...moi,tout ce que je veux c'est qu'il redevienne l'homme qu'il était,un battant....et le médecin,il passe quand ?...ah oui,c'est dimanche...il n'y a pas de médecin qui fait des rondes ?...ah bon,plus à notre époque ?...évidemment....oui,j'ai vu le psychiatre de l'hôpital hier,mais c'est tous les jours qu'il devrait venir voir les malades!..il est peut-être joli garçon mais comme docteur c'est un zéro!...tenez,je vous donne les coordonnées de tous les psychiatres qui suivent mon mari,comme ça il pourra leur téléphoner...mais bien sûr qu'il en a plusieurs,il lui faut bien ça,quand je vous dis que je fais tout pour mon mari et lui,qu'est-ce qu'il fait pour moi ?...et dire que vous parlez de sortie,moi tout ce que je vois c'est qu'il "s'installe" ici comme un coq en pâte,et après,qu'est-ce que je fais,moi??

-(la fille,plus tard,seule,avec son mari) :
mademoiselle,vous savez j'ai bien réfléchi,je crois qu'il y a problème de couple entre mes parents... et moi je suis entre les deux,j'aime mon père et j'aime ma mère mais...vous savez,je crois que c'est ma mère le problème,elle a toujours été très autoritaire,à toujours tout régenter et là,elle ne supporte pas que mon père lui échappe en s'opposant à ce qu'elle veut...parce que je me suis rendue compte que c'était elle qui voulait absolumment la rééducation, et mon père non,alors sans doute que tout ce qu'il ne fait pas,c'est fait exprès....je vais essayer de ne plus m'en mêler parce que là,je sens que c'est moi qui vais péter les plombs...
-(le mari me serrant la main avec un regard entendu):
..
merci pour tout,mademoiselle...

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patiente de 95 ans adressée par la maison de retraite où elle vit, pour baisse de l'état général,anorexie,déshydratation,syndrome infectieux,probable infection urinaire;découverte d'une anémie,une fibro gastrique est demandée.
son fils vient la voir.
-ho..!..oui vous!...vous allez arrêter tout de suite de mettre du scotch sur ma mère..!..oui,ma mère,vous savez,la vieille dame de cette chambre,vous vous rappelez ?..vous savez que les vieilles dames de cet âge ont la peau fragile...?...alors ce sparadrap qui arrache tout,vous allez lui enlever tout de suite ou bien il faut que je vous apprenne votre métier ?....et ce pansement là,sur la jambe,il ne tient pas...vous pouvez même pas mettre un filet ?...ha,j'y suis,les restrictions budgétaires sans doute ??....et depuis combien de temps est-elle au fauteuil ?..vous ne voyez pas qu'elle est fatiguée,vous attendez quoi là ? que je fasse votre boulot ?...
(un peu plus tard,la patiente réinstallée au lit)
...
oui alors,comment va ma mère ?...oui je sais qu'elle ne mange plus,qu'elle refuse de manger,ça fait 1 semaine que je le dis à la maison de retraite,d'ailleurs je vais porter plainte contre eux pour maltraitance....moi,je voyage beaucoup à l'étranger,mais quand je reviens,je vois les choses et là...bon,et qu'est-ce que le médecin d'ici dit à ce sujet,je sais qu'elle avait beaucoup de globules blancs et une infection urinaire..comment ça,vous avez refait un examen des urines,alors ils ont menti à la maison de retraite ? elle n'avait pas d'infection urinaire ? c'est pour vérifier ?..donc,vous avez un doute ?...bon,bon,je comprends...et pour son anémie? soi-dit en passant c'est normal à son âge,et puis de toute façon quand on n'a pas envie de manger,c'est dans la tête....comment ça une fibroscopie gastrique pour voir si elle saigne ??...mais ça va pas non !!! ça fait horriblement mal ce truc-là et pourquoi faire ?? mais bon dieu de bon dieu,vous pouvez pas la laisser tranquille à son âge ??...c'est de l'acharnement thérapeutique et de la maltraitance,je vous préviens !!....vous en pensez quoi,vous ?..ha!..vous ne pensez rien ?...évidemment,évidemment..bon,vous transmettrez au médecin,c'est déjà ça à quoi vous s'rez bonne....parce que vous voyez,ma mère n'a plus envie de vivre,oui elle me l'a dit,alors qu'on la laisse mourir et puis c'est tout !
mes coordonnées ? et pour quoi faire ? pour le médecin? mais je ne suis jamais là,d'ailleurs je repars bientôt,et puis c'est ma soeur qui est la tutrice,alors adressez-vous à elle..!

(à suivre)

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15 juin 2009

visite dominicale (I)

le dimanche est un jour traditionnel pour rendre visite à la famille.
un dimanche après-midi à l'hôpital ne déroge pas à la règle.
c'est le jour traditionnel pour rendre visite à son malade.
c'est une idée de sortie comme une autre...
et si on arrive à parler à l'infirmière "de-ce-qui-se-passe-vraiment",on n'aura vraiment pas perdu sa journée.

le dimanche est un jour traditionnellement calme dans la semaine.
un dimanche à l'hôpital ne déroge pas à la règle.
c'est le jour un peu en sommeil,pas d'examens,pas de médecins,pas de cadres,pas de téléphone...
seuls les soins indispensables sont faits,ainsi que ceux relevant de l'urgence évidemment.
mais les familles sont là,à vous guetter...et là,c'est une autre histoire.

patient de 80 ans entré pour baisse de l'état général dans un contexte d'éthylisme chronique;vit seul à domicile,est veuf et n'a qu'une fille qui habite à 100kms;découverte d'une hyponatrémie au bilan;patient assez désorienté,souvent somnolent;maintien à domicile difficile.
sa fille vient le voir.

-vous êtes l'infirmière? bonjour,je suis la fille de monsieur A.....comment va-t'il ? oui,je sais,c'était pareil,il passait son temps à dormir...j'ai beau venir plusieurs fois par semaine,il ne fait que dormir...et puis boire....Papa boit depuis la mort de Maman il y a 20 ans...j'ai tout fait pour l'en empêcher,je l'ai même pris chez moi ...mais vous savez,quand l'alcool est là....mon mari est très gentil,il aime beaucoup Papa,mais là, il lui en veut beaucoup de continuer à boire malgré tout ce que je fais pour lui...parce que je n'hésite pas à faire les 100 kms pour venir s'il y a un problème....combien de fois je suis venue le ramasser ivre mort pour le ramener chez lui....c'est la solitude qui le fait boire,mais je ne peux plus le prendre chez moi,chez moi il ne boit pas,mon mari dit que si,il l'a vu..mais bon,je ne peux plus le prendre chez moi et ça me culpabilise énormément,si j'étais une bonne fille,ça devrait être comme ça,comme avant...mais j'ai ma famille,mon couple...alors si je ne peux pas le prendre avec moi,c'est moi qui fait la route dès qu'il a besoin....c'est vrai qu'avant ça ne me posait pas de problème dans ma tête,mais là je ne sais pas,je suis en colère et puis je culpabilise,c'est mon père tout de même....il faut que je me raisonne,je vais faire encore plus d'efforts pour lui....si seulement je pouvais "acheter" une dame qui reste avec lui toute la journée....Papa s'était bien trouvé une petite dame,une amie,mais elle a été placée en maison de retraite,elle était devenue Alzheimer....si j'ai pensé à une maison de retraite pour lui ? oui,bien sûr,j'ai même des dossiers,mais ils ne sont pas remplis...je ne veux rien faire dans le dos de Papa,c'est lui qui doit décider,il a toujours tout décidé dans sa vie,et là, il ne veut pas....alors....Je dois faire des efforts,venir plus souvent,tant pis,mon mari comprendra....mes enfants,eux,ils disent que je ne devrais pas faire tout ça,que je ne vis plus...mais bon,vous savez,ils ont 20 ans,et à cet âge on est un peu égoïste,ils n'ont rien à me dire sur ce plan-là....
Qu'est-ce que vous dites?..si j'étais à la place de mon père,est-ce que je demanderais à mes enfants de s'occuper de moi comme ça?...Ah non! certainement pas!!..d'ailleurs,je vais faire un testament en ce sens,et j'en ai déjà parlé à mes enfants...hors de question qu'ils s'occupent de moi ou de leur père quand on sera vieux,qu'ils nous mettent avec les vieux dans une maison,et qu'ils vivent leur vie de jeunes!...C'est trop de souffrance...
Oui,je me rends compte de ce que je dis...je vais y réfléchir...vous savez,quand Maman est morte,je suis venue avec ma fille qui était toute petite,passer quelques semaines à la maison...je faisais tout comme elle,jusqu'aux fleurs dans les vases,tout ça pour que Papa ne s'aperçoive presque pas de son absence...
c'est mon médecin qui m'a dit d'arrêter,j'étais allée le voir,si fatiguée,je lui raconte un peu ce que je fais et là, il m'a dit que je n'étais pas à ma place de fille,que je n'étais pas la femme de mon père,qu'il fallait que j'arrête tout de suite...
je me rends bien compte de tout ça,mais voyez-vous c'est mon Papa et je l'aime....

patiente de 50 ans admise pour éthylisme aigü,alcoolémie à 4g/l;est sortie d'une cure de désintoxication il y a une semaine;vit seule,divorcée,mais a sa famille sur la région.patiente perfusée et sous traitement anti-DT,trémule énormément.
ses parents et sa soeur viennent la voir.

-bonjour,vous êtes l'infirmière? comment va ma fille ?...oui,je sais...c'est dur vous savez....elle ne voulait pas qu'on vienne,son père et moi...pensez...elle avait honte...ah,c'est dur de voir sa fille comme ça,on fait tout pour l'aider,et à nos âges,75 ans,c'est pas facile....c'est dur...je suis allée voir un magnétiseur pour m'aider...à tenir le coup...ça m'a fait du bien,d'ailleurs je vais l'emmener quand elle sera sortie d'ici....parce que je n'en peux plus,c'est trop dur....(elle pleure)

-bonjour mademoiselle,je suis la soeur de mme B.,vous avez vu mes parents tout à l'heure...oui,c'est dur pour eux,pour toute la famille...ma soeur et son problème d'alcool c'est en train de détruire toute la famille...on ne savait pas qu'elle buvait,elle habitait loin avant...avant son divorce...et puis on a su...alors on s'est beaucoup occupé d'elle,l'héberger à tour de rôle,toutes mes soeurs et moi,mais à chaque fois,elle a failli faire exploser le couple avec son problème....on ne peut plus la prendre chez nous,et pourtant on l'aime...on lui a trouvé un appartement,les différentes cures aussi,c'est nous qui nous en occupons...d'ailleurs là,j'ai un dossier,on m'a dit que là-bas c'était bien,si seulement ça pouvait réussir....(elle pleure)

(à suivre)

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16 mars 2009

histoire d'eau de vie

un homme de 44 ans est arrivé dans mon service il y a quelques jours.
on l'a retrouvé dans son vomi dans une chambre d'hôtel,complètement ivre.
et aux urgences,on lui a trouvé une alcoolémie à 6g/l.

après 4 jours passés de traitement intensif pour éviter au maximum un Delirium Tremens,je le vois ce matin,calme bien que toujours tremblotant,avec son IPOd à la main.

il m'appelle un peu plus tard :
-je voudrais un élétro-encépaa-logramme..
-heu....et pourquoi faire ?
-j'arrive pu à taper vite sur mon Aïe-POde,ch'suis tout lent,c'est pas normal....j'dois avoir un truc au cerveau..!!
-mmhhhh.....

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22 novembre 2008

maman oiseau

elle arrive un après-midi avec comme motif d'hospitalisation une fièvre élevée.

devant son regard vide et fuyant et ses membres rétractés,je mesure l'étendue des ravages de sa maladie d'Alzheimer.
j'essaie vainement de capter une petite lumière qui m'indiquerait une possible communication,mais ses yeux bleus ne reflètent rien,parfaitement insondables.

je l'examine rapidement:elle est apparamment en bon état général,une belle peau soignée,sans aucune plaie: on s'occupe bien d'elle.

je fouille dans le dossier médical établi aux urgences et je trouve un petit mot à l'écriture ronde disant ceci:
"Maman ne parle plus depuis sa maladie,elle ne marche plus,on doit lui donner à manger,elle est incontinente avec des protections jour et nuit,mais elle est mise au fauteuil tous les jours;
merci pour votre patience et votre dévouement
"

tiens,ce n'est pas tous les jours qu'on lit un tel mot,avec un résumé de la vie quotidienne de cette patiente et en même temps des égards envers les soignants;
dans son malheur,cette dame a une fille formidable qui s'occupe d'elle avec...patience et dévouement.

quelque temps plus tard,je vois arriver un homme d'une cinquantaine d'années,pressé et stressé,qui demande où est Mme A....sa mère.
je l'accompagne car je veux en profiter pour lui poser quelques questions administratives.

-votre mère habite où exactement ?
-Maman habite avec moi depuis 5 ans maintenant.
-ah bon...mais qui s'occupe d'elle alors ?
-eh bien c'est moi!
-avec votre épouse sans doute?
-moi marié ??....mais qui voudrait de moi avec "ça" à la maison ?
(il est ému)
-heu....
-enfin,quoi,j'ai dit "ça" mais c'est de la maladie d'Alzheimer dont je parle bien sûr...ça fait 5 ans,depuis la mort de mon père,que je vis avec elle,que je m'occupe d'elle..avec des aides à domicile bien sûr que je paie de ma poche,même si je m'occupais déjà de mes parents avant,j'habitais à côté d'eux,c'est pas nouveau,alors qui voudrait de moi avec une belle-mère comme ça à la maison ??

il a débité tout ça tout d'une traite,il se tait ensuite,il est visiblement bouleversé.
je continue néanmoins en lui demandant ses numéros de téléphone,et là encore il a une curieuse réaction.
-je vous donne mon numéro mais ne m'appelez-pas s'il y a un problème
-comment ça ??
-s'il y a un problème,la nuit,ou bien une décision à prendre,ne m'appelez-pas,surtout pas,vous appelerez mon frère,voici son numéro.
-ah bon,vous avez un frère ?
-et une soeur.....mais ils ne s'occupent pas de Maman
-ils ne vous soulagent pas un peu en la prenant de temps en temps ?
-non...en fait,ils voudraient la placer...ce que je refuse évidemment....c'est notre mère quand même...mais du coup,je dois me débrouiller.
-bon...mais je ne comprends pas pour le numéro en cas de problème,pourquoi eux et pas vous?
-je ne peux pas vous dire pourquoi....ce que je sais,c'est que je panique dès qu'il s'agit de Maman,,alors je suis incapable de réagir...j'ai peur de prendre...je ne peux pas prendre de décision!...mon frère,lui,il saura.

je note toutes ses instructions sans faire d'autres commentaires,tout en me demandant de quelle décision il s'agit.
quoique je me doute un peu de quoi il s'agit.
en tout cas,c'est bien la 1ère fois que je vois ce dévouement filial entre un fils et sa mère poussé à ce point;
toute la vie de cet homme tourne autour de sa mère grabataire et démente.

mais ce qui me surprend encore,ce sont les réactions de mes collègues entre elles:
-non mais t'as vu ça ??....c'est pas normal..
-je suis de ton avis,c'est trop bizarre..
-ouais,cet homme-là à rester comme ça avec sa mère,c'est pas normal,il a un grain !
-je vois le genre...encore un qui n'a pas coupé le cordon ombillical !!
-ouais,qu'il vienne pas nous enquiquiner avec ses exigences pour sa môman,parce qu'à l'hôpital,c'est pas la maison!!
-tu me diras,pour une fois qu'un mec met la main à la pâte...
-il a pas trouvé à se marier ?
-ah ben tu penses,avec la belle-mère démente à la maison,tu parles d'un cadeau de mariage!!
-il est peut-être homo ?...
-ou bien curé repenti ?....

je les écoute,un peu ébahie par ce déluge de paroles.
c'est fou ce que la différence peut faire jaser.
elles n'arrivent pas à concevoir qu'un homme en pleine force de l'âge,avec une bonne situation,se dévoue totalement à sa mère démente,grabataire,ne le reconnaissant plus.
c'est vrai que c'est peu commun,mais pourquoi penser que l'abandon de ces personnes âgées est presque plus normal que leur prise en charge familiale?
pourquoi penser que c'est plus le rôle d'une femme que d'un homme?

je leur dis simplement que moi,je trouve cet homme,ce fils, bien admirable....et que sa mère a bien de la chance.
-ouais,ouais....et quand sa mère mourra,qu'est-ce qu'il aura fait de sa vie ?....il se retrouvera tout seul,comme une andouille!
-c'est sûr que ça risque d'être difficile pour lui,c'est bien pour ça qu'il ne veut pas qu'on l'appelle s'il arrive quelque chose à sa mère,sa vie tourne autour d'elle....mais c'est son choix,je pense qu'il a autant besoin d'elle,qu'elle de lui.

les jours passent.
le fils vient tous les jours de 15h à 21h non-stop.
à chaque fois il arrive très pressé,très angoissé "et ma mère....? ",ensuite il se détend et va auprès d'elle.
il reste assis auprès de celle qu'il n'appelle plus "Maman" mais "Lulu",il lui parle souvent,lui explique tout ce qui se passe dans la chambre,lui lit le journal,lui donne à manger,lui prend la main....

toute l'équipe s'habitue à sa présence discrète et constante et bientôt il suscite de l'admiration sans réserve.
car il faut bien le dire,sa maman se régénère à son contact.
quand il est là,elle redresse la tête et regarde autour d'elle.
quand elle s'effraie de notre présence,la voix posée de son fils l'apaise.
et quand je la vois ainsi,elle me fait penser irrésistiblement à un oiseau,fragile et craintif...elle en a le regard.

cette maman-oiseau a fini par rentrer à la maison,guérie de son infection urinaire.
son fils était impatient de la reprendre,il y avait comme un vide chez lui le soir,disait-il.

et moi depuis,je me dis secrètement que si un jour,je devenais une Maman-oiseau,j'aimerais bien que mes enfants s'occupent de moi à la maison...comme cet homme avec sa mère.

c'est drôle,mais je culpabilise déjà...pourquoi le mot "sacrifice" me vient-il aussitôt en tête ?
et pourtant...n'est-ce pas "normal" de prendre soin de ses parents comme eux ont pris soin de leurs enfants?
question difficile...

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04 août 2008

Aussi sec,so (II)

scène survenue il y a peu.
je suis avec une aide-soignante au caractère enjoué et direct,du genre "un chat c'est un chat"

le patient,65 ans,est convalescent,d'ailleurs il rentre bientôt chez lui.
il s'exprime un peu de manière "populaire",il se la joue souvent "macho",il n'hésite pas à dire des gros mots avec sa grosse voix toute éraillée d'ex-fumeur-ex-buveur impénitent.
il a souvent des opinions bien arrêtées sur une multitude de choses,faits de société,gens de diverses nationalités,ceci et cela.

au détour d'une petite conversation sur le choix des prénoms de bébé,il commence par dire qu'il y a de drôles de prénoms aujourd'hui,que de son temps c'était tout simple "Philippe,Joël,Jean-Pierre...etc"
et puis il commence:
-tenez,j'ai même entendu "Pierre-Alain"...pff... (il plie son petit doigt)
-ah,ça fait un peu "prout-prout" ? (dans le sens guindé)
-j'vous fais pas dire !! (geste évocateur de la main)...de toute façon,il y en a partout maintenant (il minaude)
-ah..heu....vous voulez dire ...des homos ?
-mais oui!...tenez,il y a un homme de ménage qui vient le matin,je suis sûr que c'en est un,rien qu'à le voir...
-ah bon,il y a un homme de ménage ici ?
-mais oui,et puis il faut le voir,avec son "percing" près de la bouche...et puis de profil,il faut le voir,c'est comme une vraie fille!...et même sa voix,on se demande...tenez,moi,on a toujours dit que je parlais comme un ours...comme un homme quoi,mais lui alors !...
-eh bé,eh bé...vous l'avez bien regardé...
-ah oui,j'aime bien le regarder,d'ailleurs tous les matins,je renverse la poubelle exprès,rien que pour le regarder faire....il est unique dans sa façon de faire !

(on se regarde ma collègue et moi,alors on le taquine un peu)
-ah mais,s'il travaille si bien,qu'est-ce que ça peut faire qu'il soit homo?
-ah mais ça me dégoûte,rien que d'imaginer...
-ooh...mais tous les goûts sont dans la nature...

-ah non,c'est pas normal,les filles ça ne fait rien,mais les gars ensemble...
-ah bon,les homos-filles ça va,et les homos-garçons ça va pas ??
-ouais,c'est comme ça,2 filles ensemble ça me fait rien, je m'en fous!
-ah bon ??
-mais les hommes...ah,rien que d'y penser...par derrière....
-vous savez, il y a les "donneurs" et il y a les "receveurs"....(
dixit l'aide-soignante)
-ah c'est vrai,on n'est pas obligé de faire les 2 ??
je jette un regard appuyé à ma collègue,elle va un peu trop loin,elle essaie de se rattrapper:
-mais oui,c'est chacun comme il veut,et puis ça a l'air bien,tenez à la télé...(je lève les yeux au ciel...)
-ah ouais la télé...de toute façon,ils y sont tous....c'est comme pour la drogue,pour passer à la télé,il faut y passer..!
-mais ce sont des rumeurs non ?
-des rumeurs mon c..l, oui!....ah là là... (il me montre un magazine TV),tenez,celui-là il est quand même bien,non?
il s'agit d'un présentateur TV.
-ah,il est gay ?
-meuh non!!...non mais regardez-le,il est drôlement bien physiquement,non ? alors celui-là,il est pas mal...un comme ça,je pourrais devenir son ami,juste  copain bien sûr...
-hé,hé,hé...alors s'il vous disait oui,vous ne diriez pas non ?
-mais nooooon,j'vous dis que ça m'débèqu'te!!!....tenez,vous savez ce qu'il m'a dit l'homme de ménage ?...."alors les femmes,c'est fini ? ",je lui réponds "ah oui,fini,j'en ai assez bavé avec elles",et il m'a dit "et...il n'y a que les femmes ?? "
-wouah monsieur P.,vous avez fait une touche !!
-pensez-vous!! à mon âge !! (il rougit)
-il n'y a pas d'âge pour l'amour,vous croyez pas?
-ouais,l'amour....vous êtes bien des jeunes vous!

trouble,quand tu nous tiens...
ça renverserait même les préjugés...ou ça les explique ?

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13 juillet 2008

onde de choc

ça commence par des bruits de pas.
beaucoup de pas.
plus ou moins lourds,plus ou moins légers,parfois précipités.
mais ça va toujours dans le même sens,au même endroit,là-bas,pas loin de ma chambre.
moi qui suis dans un lit d'hôpital.

je sais que je ne devrais pas,mais je guette.
je suspends mes gestes,je baisse le son de ma télé,tout mon être est dans l'attente.
dans l'attente des bruits.
il se passe quelque chose,là-bas,pas loin de ma chambre.

parfois ça me fait l'effet d'une bombe.
je suis dans le ronron routinier de mes heures d'hôpital,bercé par les voix du personnel qui s'interpellent dans le couloir ou qui parlent à mes voisins de pallier,je les connais toutes ces voix,je reconnais même leur façon de marcher à ces blouses blanches,mieux que leurs prénoms,et puis leurs rires aussi,et leurs chariots qui grincent un peu...
c'est un bruit de fond qui me rassure,un bruit de vie quotidienne à l'hôpital.
et puis soudain tout ce bruissement s'éteint et j'entends des pas.
ça marche vite,ça court même.
une porte claque sans arrêt.
d'autres voix inhabituelles se font entendre,ça ne rit pas vraiment....il y a du monde là-bas...pas loin de ma chambre.
et ça me fait peur.

d'autres fois,je remarque que là-bas,il y a beaucoup de visites.
quel va-et-vient tout de même,ça ne fait que de marcher dans ce couloir et pas vraiment avec des chaussures silencieuses.
ça m'empêche de dormir même.
et puis j'entends des gens pleurer dans le couloir.
parfois,ils pleurent juste devant ma porte.
et ça me fait mal.

mais le pire,c'est quand j'entends des hurlements et que les murs du couloir semblent trembler.
c'est terrible l'effet que ça me fait,moi qui suis dans un lit d'hôpital.
je me sens tellement vulnérable.
je ne peux qu'écouter,même si j'essaie de ne pas entendre.
c'est violent.
je sais maintenant ce qui s'est passé,là-bas....pas loin de ma chambre.
ça me fait peur et ça me fait mal.
parce que je pense à des choses.
et puis à moi.
moi qui suis dans un lit d'hôpital.

tant qu'il fait jour,ça peut aller,j'arrive à me distraire.
mais quand arrive la nuit avec ses silences et ses interrogations,c'est une autre histoire.
et puis arrive une blouse blanche.
selon ma personnalité et son regard,des pensées arrivent à sortir de ma tête.
et même des mots parfois.

en voici quelques uns,au hasard de ma personne.

-comment je vais?...mmmh....donnez-moi mon cachet pour dormir...vite...je voudrais oublier....

-ça va bien,très bien! d'ailleurs demain je sors! vous n'êtes pas au courant? le médecin n'a rien dit ? mais ça,ça n'est pas un problème,j'ai décidé de sortir demain et je sortirai!....je ne resterai pas une journée de plus ici !....d'ailleurs,je n'ai rien à faire ici,ça ne me concerne en rien!

-oh moi ça va....c'est pas comme l'autre en face!...allez,faites pas l'innocente,je sais très bien qu'il est mort l'autre en face!...faut pas m'la faire,allez !....non mais vraiment,on vient à l'hosto pour se faire soigner,non ??...et pas pour casser sa pipe !!...c'est quoi cet hôpital de merde....??

-ça va oui.....ah mademoiselle,vous pourriez me donner quelque chose pour dormir ?...si j'ai mal ?...non,ça va de ce côté-là,pour une fois....mais là,je voudrais quelque chose....quelque chose pour chasser les idées noires....vous comprennez..?

-non ça va pas,pas le moral....y'a eu un mort en face et ça,c'est pas bon pour moi,pas bon du tout.....parce que je dois garder le moral si je veux réussir à m'en sortir....et là.....

-dites-voir madame l'infirmière,tout à l'heure y'a eu un mort ??....ouah mais ça craint ici !!...j'savais pas qu'il y avait des morts à l'hôpital !!...hé,moi j'ai que 20 ans,j'ai pas envie de mourir....ah c'était une personne âgée ??...très très âgée au moins ??..vous êtes sûre ?...j'aurais pas cru.....ah,ça m'rassure un peu...j'sais bien que les vieux,y doivent finir par mourir,mais bon,là j'ai eu trop trop peur... vous z'avez pas quek-chose pour dormir ?

-mais qu'est-ce qui s'est passé là ?....elle est en train de mourir ?....(silence)....excusez-moi,j'ai quelque chose dans les yeux....(silence).....que voulez-vous...c'est la vie,n'est-ce pas..?....(silence)....on y passera tous...(pleurs)....n'est-ce pas....?

-ça va,ça va....dites,vous savez l'âge que j'ai ?...né en 1914...je dis toujours à mon médecin que je ne veux pas devenir centenaire et lui me répond que ce n'est pas à moi de décider....ce n'est pas de ma faute si je suis arrivé jusque là,j'ai travaillé pendant 50 ans,de 14 ans à 64 ans,j'ai fait la guerre,je n'ai jamais rien demandé à personne....mais une fois,on m'a traité de "budgétivore"...qui ça?..oh,quelqu'un du syndic de la copropriété,parce que j'assiste encore aux réunions,j'y tiens beaucoup....mais à qui la faute si j'ai 93 ans?....dites,vous reviendrez me voir plus tard ?...pour voir si je respire toujours ?

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29 avril 2008

Boulette

un patient,70 ans:
-vous savez ce que c'est un "maquereau dodu"?
-un quoi??
-un maquereau dodu
-ben non....et c'est quoi?
-un cancer.
-oh!!...???..heu...et qui vous a dit ça?
-ah ben le docteur...à chaque fois qu'il vient il me dit ça...un maquereau dodu....vous ne savez pas ce que c'est,alors?
-le docteur,il a dit ça comme ça?
-oui, pourquoi?....vous ne connaissez pas?
-ben...pour moi,un maquereau c'est un poisson qui sent pas bon,alors...
-mais non,pas maquereau...."m-a-c-r-o",comme macro dodu
-ah...mais pourquoi dodu?
-non,pas dodu
....(il fait un effort)...NO-DU....macro nodu !
-ahhhh....!...un macro nodule ??
  (oh la boulette...)
-oui,oui,c'est ça,un ma-cro-no-du-le...alors c'est bien un cancer?
-heu..c'est une grosseur,une boule...
-oui oui,c'est ça que j'ai au poumon,c'est drôle,je ne sens rien,je me sens bien...vous croyez que j'ai mes chances
?

je déteste le maquereau,sens propre comme sens figuré,mais alors là,j'aurais vraiment préféré un maquereau même dodu à une saloperie de macro-nodule à 3 cm.

Posté par mirisa à 16:11 - les patients - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

20 avril 2008

Aussi sec,so. (I)

quand je repense à ce jour-là,je vois une chambre très ensoleillée et moi,toute jeune,et fraîchement diplômée.

je suis venue voir un patient,je ne sais plus trop pourquoi,sans doute une prise de constantes.
c'est un homme encore jeune,je dis ça parce qu'à ce moment-là je le trouvais vieux,alors qu'il devait avoir tout juste 50 ans.
il est au début de sa 2ème cure de chimiothérapie,pour un cancer du poumon découvert fortuitement lors d'une visite à la médecine du travail.
en fait,il ne présentait aucun symptôme et voilà qu'après le bilan,il se trouve en chimio,il n'a rien vu venir et se sent encore en pleine forme.

donc,ce jour-là,sa femme est venue lui rendre visite.
au moment de sortir,elle me dit:
-je peux vous poser une question?
je la regarde,elle est assise sur le lit,se serrant contre son mari qui l'enlace.
-oui,bien sûr
-alors voilà:est-ce que la chimio ça augmente la libido ?
je me rappelle avoir pensé "mais qu'est-ce qu'elle raconte...?.."
mais je me contente de:
-heu....la libido...?
-ben oui,comment vous dire....voilà,depuis qu'il a commencé la chimio,il..(en regardant son mari)..il n'arrête pas...
-heu...il n'arrête pas...? 
-oui,il n'arrête pas de me faire l'amour,ça n'a jamais été comme ça avant,c'est merveilleux.......mais est-ce que c'est normal..?

je les regarde..le patient sourit aux anges "oui,c'est vrai,j'ai tout le temps envie"
il se rengorge et embrasse sa femme.
et moi je commence à rougir.
je me rappelle encore ce soleil et cette chaleur qui me montait à la tête.
je suis affreusement gênée,je me demande pourquoi ils me disent ça à moi..ça comme ça..
je suis si jeune,pourquoi me parlent-ils d'un truc aussi intime que leurs prouesses sexuelles...j'en sais rien moi si la chimio booste "la chose"...j'aurais plutôt pensé le contraire logiquement....on n'en a jamais parlé à l'école d'inf'...
quand même,à leur âge....,quand même,ils n'ont aucune pudeur...
mais qu'est-ce que je vais dire...??

comme je reste silencieuse,le patient pense que je ne les crois pas,il en rajoute une couche:
-je vous assure,je n'ai jamais été comme ça de ma vie,depuis que j'ai fait ma 1ère chimio,je n'arrête pas,vous vous rendez-compte,jusqu'à 4 fois par jour que je fais l'amour à ma femme,comme je suis en arrêt-maladie,on a le temps..
déjà là,c'est dur de se retenir...mais quand même,ça nous inquiète un peu même si on est très contents...c'est comme ça pour les autres...?

là,c'est bon,il faut que je sorte,si je ne veux pas perdre tous mes moyens.
je murmure:
-je crois qu'en règle générale,ce n'est pas le cas...mais il y a toujours une exception qui confirme la règle...
(vive les phrases toutes faites)
ils ont l'air ravi de ma réponse puisque l'épouse dit à son mari,en l'embrassant:
-chéri...je savais bien que tu étais exceptionnel...!

vite,je sors de cette chambre,je ne veux pas tenir la chandelle en plus.
je vais me confier à ma collègue,plus âgée,plus expérimentée,qui me dit:
-ah ben dis-donc les chauds lapins.!!...jamais vu que la chimio favorisait la libido...c'est sûrement psychologique...m'enfin qu'ils en profitent,parce qu'après hein!..ça s'ra plutôt la Bérézina...!

oui,par la suite,il n'y eut plus jamais de soleil inondant cette chambre.

si je n'ai jamais oublié cette scène,c'est sans doute parce que c'était la 1ère fois que ma blouse m'amenait des confidences aussi intimes.
malgré ma jeunesse et mes préjugés.
malgré mon air candide et naïf.
malgré ma fragilité.

c'est là que je me suis rendue compte que j'étais devenue Soignante pour de bon,
celle qui peut tout entendre et tout voir.
sans jugement.
enfin...normalement.

Posté par mirisa à 00:02 - les patients - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

19 avril 2008

Aussi sec,so. (intro)

j'aimerais raconter quelques "historiettes",petites scènes authentiques (comme toujours) ayant pour thème l'amour,ses dérivés et ses préoccupations,
thème qui occupe souvent la pensée des patients qui parfois,osent en parler.

car ce ne sont pas des histoires genre "flammes de l'amour" entre médecin et infirmière,médecin-médecin,infirmière-infirmier..etc...
non,ça c'est banal,comme dans tous les milieux professionnels (1er lieu de rencontre,si vous ne le saviez pas)

non,il s'agit des patients et de leurs paroles.
parfois,ça m'a fait rougir ou fait rire
parfois,ça m'a exaspérée ou décontenancée
parfois,ça m'a émue

mais à chaque fois,j'en ai retenu une petite leçon de vie.
même si je n'ai pas toujours su comment réagir sur le moment.

Posté par mirisa à 22:46 - les patients - Commentaires [0] - Rétroliens [0] - Permalien [#]

12 février 2008

Lumières

je suis élève-infirmière et c'est mon 1er jour de stage dans ce service de chirurgie maxillo-faciale du CHU.
l'infirmière,l'air peu amène,s'est contentée d'un bref "tu me suis",alors... je la suis.

c'est bientôt l'heure des pansements;
chose curieuse ici,ce n'est pas l'infirmière qui va dans les chambres,mais ce sont les patients qui viennent à elle dans une pièce dévolue spécialement aux pansements.
il est vrai qu'ici,sauf exception,tous ces patients sont autonomes,vu que leur pathologie se situe au niveau du visage.
mais évidemment,"exceptionnellement",il arrive qu'on fasse le pansement au lit du malade...mais "c'est pas très pratique",m'apprend-t'on.

cette salle de pansement est assez petite en vérité,carrelée de blanc aux murs,tout est blanc d'ailleurs là-dedans,on dirait une salle de laboratoire,impersonnelle et froide.
un tabouret haut sert de siège au patient,et l'on tourne autour de lui pour la réfection du pansement.

l'infirmière,un petit sourire aux lèvres,me dit alors que mr M. va arriver: c'est son "heure"
on se croirait dans un dispensaire,mais pourquoi ce sourire..?

mr M. arrive donc:de taille moyenne,de corpulence moyenne,la cinquantaine d'après l'étiquette du dossier.
c'est tout ce que je peux dire de lui mais rien de son visage... car il n'en a plus.
enfin, presque plus.
mon regard a enregistré les barres métalliques encerclant son crâne,celles entourant ses mâchoires,enfin ce qui était à la place des mâchoires,le petit tuyau jaune qui rentre dans un trou là où d'habitude il y a un nez,petit tuyau qui lui sert à s'alimenter je l'apprendrais ensuite.
évidemment mr M. ne peut pas parler,il s'installe tranquillement sur son tabouret avec sa tête défoncée et ses broches métalliques qui sont fixées dans le crâne,je m'en aperçois,et c'est là qu'il faut refaire le pansement.
je suis derrière l'infirmière,je ne fais rien.
la pièce si blanche est fortement ensoleillée,et cela m'éblouit un peu.
je commence à avoir chaud en plus d'être debout comme ça,comme une potiche...mais l'infirmière m'ignore depuis longtemps.
et puis,je sens une forte odeur d'éther:elle s'en sert beaucoup apparamment,je ne sais pas pourquoi.
bon Dieu,elle en met une tonne,c'est pas Dieu possible...
je n'ai jamais supporté cette odeur,elle me monte tout de suite à la tête.
je commence à me sentir mal,tout ce soleil,toute cette blancheur,toute cette odeur écoeurante...
nausée sournoise,jambes flageolantes,sueurs sur mon front,coeur douloureux...si seulement je pouvais respirer normalement,mais là,je ne peux pas...bon Dieu,cet éther va me faire crever...

l'infirmière se retourne soudain:ai-je poussé un soupir ?
elle me lance d'un air narquois:
-ben mon vieux,la tête!...blanche comme un cachet d'aspirine !...tu vas pas tomber dans les pommes,hein ?!... tire-toi avant,je veux pas de ça ici !
je la regarde,je comprends qu'elle veut me tester:1ère heure du 1er jour avec un patient à tête de monstre...
si je cède,c'est fini pour moi,mon stage sera un enfer.
je marmonne: "non,non,ça ira,c'est juste l'éther..."
-l'éther...?..ah ben moi,j'adore l'odeur,et puis t'as pas fini d'en renifler si "t'arrives" à devenir infirmière !...l'éther..?..c'est ça oui !!
elle hennit plus qu'elle ne rit.

si seulement je pouvais me concentrer sur une image,un objet,quelque chose qui me permette de m'évader de cette pièce,qui me permette de surmonter mon malaise qui ne fait que croître,la garce,elle a encore fait couler une giclée d'éther,elle le fait exprès j'en suis sûre.
encore un peu et je vais devoir capituler,j'arrive au bout de ma résistance...l'éther me fait tourner la tête de plus en plus,et à l'idée de m'effondrer,je sens augmenter mon effroi.

mes yeux errent,désespérés,dans la pièce.
soudain,un regard me happe.
regard brun.
chaleureux.
attentif.
bienveillant.
...le patient.

je m'engouffre dans ces yeux:le regard brun soutient mon regard vert sans ciller.
alors j'entame un dialogue intérieur pour tenir et me nourrir de cette lumière.

>>>...tu as de sacrés yeux,je n'avais pas remarqué,il faut dire que je n'avais pas vraiment regardé.
pardon si je te fixe,ton regard brun est la seule trace de couleur et de chaleur ici.
cette couleur est étonnante,un brun plein de nuances,à quoi me font-ils penser...ah oui,à un bois,un sous-bois.
j'aime bien les sous-bois,ça sent bon,bon les champignons aussi,si je me concentre je sentirais presque l'odeur,mais il me faut regarder ta lumière brune.
brune avec des reflets comme les feuilles d'automne.
j'aime bien lancer mes pieds dans les feuilles d'automne tombées à terre,surtout quand il y en a tant que cela monte jusqu'à la cheville.
j'aime bien les couleurs de l'automne,la lumière y est plus douce,plus lumineuse,surtout quand les arbres se mettent à flamboyer,c'est beau.
je me souviens... je me promenais dans un sous-bois,je me suis arrêtée pour regarder la lumière et puis je les ai vu...à quelques mètres de moi,ils se sont déplacés,d'un pas tranquille et majestueux...un cerf et sa harde....leur pelage était d'un beau brun,brun comme ton regard,la lumière courait dessus,c'était beau.
je me souviens...j'ai regardé un chevreuil de très près,il avait des yeux comme toi,d'un brun tout en nuances,un regard très doux,il me regardait,comme toi maintenant...>>>

je me sens un peu mieux mais je continue de plonger dans les yeux bruns,sans vergogne.

>>>...oui,je vois encore le regard de ce chevreuil.
je me demande si le chasseur reçoit le même regard avant de tirer sa cartouche.
cartouche de chevrotine.
c'est bien une balle de chevrotine qui t'a pulvérisé le visage,on me l'a dit.
tu étais avec une femme,et son mari a surgi et vous abattu tous les deux comme des bêtes.
elle,elle en est morte,et toi,tu as survécu...
"un cinq à sept qui s'est mal terminé",m'a commenté l'infirmière,"pour une fois..." a t'elle rajouté.
qu'ont vu tes yeux à ce moment-là:étais-tu en train de rire,de manger,d'embrasser ton amante..quand l'autre fou furieux a surgi?
était-il froid ou écumant de rage en brandissant son fusil de chasse plein de son désir de tuer?
as-tu eu le temps d'avoir peur...t'en souviens-tu...?
ce n'est pas tant ton visage défiguré qui me fait peur que la violence qu'elle sous-tend,violence qu'un homme peut infliger à son semblable,comme s'il n'était rien moins qu'une bête.
tout ça me fait peur en vérité,comme dans ce film "sept morts sur ordonnance" qui m'avait épouvanté quand j'étais enfant:histoire d'innocents aux grands yeux,tués,abattus avec un fusil de chasse...histoire de docteurs.
docteurs,médecins,chirurgiens...j'espère qu'ils arriveront à te redonner un visage.
oui,je l'espère,il faut y croire,ce sont des faiseurs de miracles parfois...>>>

un bruit résonne soudainement:l'infirmière a jeté son matériel dans l'évier,ce qui indique la fin de la séance de pansement.
elle me lance un bref: " tiens,t'es encore là toi ??...occupe-toi donc de la désinf,au lieu de rester plantée là! "

j'ouvre le robinet et fais d'abord couler l'eau sur mes poignets.
je me sens exténuée,mais j'ai surmonté mon malaise.
je redresse la tête,le patient est debout,la main sur la porte,et il me fixe.
je le regarde et je souris au regard brun,en mimant le mot "merci" avec mes lèvres.
je vois ses yeux se plisser tandis qu'il incline légèrement la tête pour me saluer...
...ou pour me remercier...je ne l'ai jamais su vraiment.

la lumière éclabousse toujours autant la pièce,mais elle a pris des reflets chauds,chauds comme une lumière d'automne.

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si vous aimez les expos,voici une exposition virtuelle (de la Bibliothèque InterUniversitaire de Médecine,Paris) sur les Gueules Cassées.
http://www.bium.univ-paris5.fr/1418/debut.htm

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Posté par mirisa à 10:03 - les patients - Commentaires [1] - Rétroliens [0] - Permalien [#]
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