été 1976,il fait très chaud depuis des semaines,c'est la grande sécheresse.
aujourd'hui,on appelle ça une canicule,mais cet été-là ça a duré des semaines et des semaines.
restrictions d'eau,chaleur écrasante,ciel au bleu intense,dans ce petit village de l'Est plus habitué aux frimas et à la pluie,la vie est très ralentie.
mais pas pour les gosses que nous sommes.
dans les années 70,les enfants vivaient et jouaient dans la rue,comme depuis toujours,mais plus du tout comme maintenant;
à l'époque,on ne pensait pas qu'il pouvait arriver quelque chose aux enfants,à part des disputes et des bobos.

j'ai 6 ans et demi et je traîne dehors avec mon grand camarade de jeux âgé lui de 5 ans;
on ne sait pas trop quoi faire,c'est qu'il fait si chaud,alors on se promène,tiens on va s'acheter quelques "bonbecs" au bureau de tabac?

en sortant,le petit cornet de papier avec ses petits bonbons à la main,on se dirige vers la grand'place,
pas un chat dehors...
-oh! regarde un petit chat!
oui,je l'ai vu,mon coeur bat fort,ma mère ne veut pas de chat à la maison,je rêve d'en caresser un,et celui-là là-bas n'a pas l'air farouche comme les autres,il n'a pas l'air de vouloir s'enfuir

en courant vers lui tout excités, car décidemment il n'a pas l'air d'avoir peur de nous,je m'aperçois que quelque chose ne va pas...
quelque chose ne va pas,mais je ne sais pas quoi,je n'arrive pas à analyser .
alors je regarde ce petit chat et peu à peu je vois:
il s'est arrêté pour souffler,immobile la tête basse comme un vieux cheval,il respire fort,son ventre gonfle et dégonfle rapidement;et puis,il nous a vu bien sûr,il repart,d'une démarche hésitante,un peu titubante,si lasse,comme ces vieux bonhommes du village qu'on voit passer avec leur canne quand il fait plus frais.
ce petit chat marche comme un petit vieux,il se dirige vers où,je ne sais pas,mais sa volonté est là,s'arrêter mais repartir toujours;
-il est bizarre ce chat tu trouves pas?
je hoche la tête,je commence à me sentir mal,cette chaleur,ce chat étrange,il a peut-être très soif,oui c'est ça,il va vers le ruisseau qui n'a plus beaucoup d'eau,mais pour un petit chat ça devrait suffire.
-il veut boire,c'est ça!
on se met alors à le suivre,un bonbon dans la bouche,quelques pas derrière lui,cela n'a pas l'air de le déranger,il continue obstinément,lentement,tête et queue basse,quelques pas,arrêt pour souffler,puis quelques pas encore.
et puis,tout à coup,il se met à cracher quelque chose,il titube,il s'effondre d'une masse,mais aussitôt il essaie de se redresser,il y arrive péniblement,et il repart.
mon bonbon a pris un goût amer,j'ai peur,quelque chose est en train de se passer qui me dépasse et ça me fait très peur.

nous détalons,nous rentrons chez nous,vite-une grande personne pour nous expliquer,vite-quelqu'un pour nous rassurer...
nous allons vers notre grande amie,une voisine,une vieille dame qui nous laisse jouer chez elle et qui a toujours une oreille attentive pour nous;devant nos explications,elle s'exclame "encore un coup du vieux schnock!"
le vieux schnock...c'est du dialecte  mais nous comprenons instantanément....vieux garçon grincheux mais maire du village,il n'aime pas les enfants et les animaux,surtout pas les chats;tout le monde est au courant qu'il dissémine des boulettes empoisonnées un peu partout,ses victimes ne se comptent plus,personne n'ose rien dire.
-alors le petit chat va mourir?
-mais oui,on n'y peut rien,mais ne t'approche plus de lui,des fois que le poison aille sur toi,tu ne voudrais quand même pas faire comme lui?
..ah ben ça non,je n'ai pas envie,j'ai peur et j'ai mal au fond de moi.
j'irai quand même voir près du ruisseau plus tard,sa petite silhouette allongée au bord du filet d'eau me fera m'enfuir à nouveau.
c'est ma 1ère conscience de la souffrance et de la mort.

20 ans plus tard...
je reviens de l'école où j'ai déposé mes enfants,en arrivant à la porte de la petite maison de plein-pied où je vis,je manque de marcher sur....un petit chat couché sur mon paillasson.
évidemment,je vois aussitôt que quelque chose ne va pas,je crois même qu'il est mort.
pas mort mais blessé gravement,sûrement heurté par une voiture,il semble avoir l'arrière-train brisé,il miaule faiblement en redressant le cou pour me regarder,il a fait sous lui,du caca partout,mon paillasson est fichu.
que faire...? pendant quelques secondes,j'ai 7 ans,puis je me secoue,je suis grande maintenant,il paraît.
je dis au chat que je reviens,comme s'il pouvait me comprendre,il est tatoué j'ai vu,j'appelle le vétérinaire qui me dit qu'il ne le soignera que si je trouve son maître,sinon je dois m'engager à payer les frais,même d'euthanasie.....je suis un peu écoeurée,que faire,alors j'essaie de trouver qui est son maître,pourvu que ce soit quelqu'un du voisinage,j'ai peur qu'il meure là devant chez moi,ça ne doit pas se faire....je sonne aux maisons,puis aux portes des immeubles derrière chez moi,j'interroge des gens à moitié réveillés et surpris de ma démarche,"z'avez qu'à le balancer ce chat,puisqu'il est pas à vous"...enfin,je trouve quelqu'un qui reconnait le chat à ma description:c'est au voisin d'en face,justement leur chat a disparu depuis quelques jours,la gamine ne fait que de pleurer.
je retourne chez moi,le chat est toujours là,il me regarde,je glisse un sac poubelle sous lui car je ne sais pas comment le prendre,et hop dans la voiture,direction la clinique vétérinaire,où il est pris en charge immédiatement après avoir pris les coordonnées du maître, surtout ça la priorité ,bien sûr.

le chat sera sauvé de sa fracture du bassin avec début d'hémorragie interne;
sa maîtresse me remerciera du bout des lèvres,la facture était trop salée,mais bon,sa petite fille avait tellement de chagrin;
moi,je me demande encore pourquoi ce chat est venu se traîner jusque chez moi,pourquoi moi en particulier ?
l'année suivante,j'accueillais mon Roméo,un chat rayé comme un tigre,mais doux comme un agneau; une crème de chat.
et quand il me fait la faveur de venir se pelotonner contre moi,c'est un grand bonheur,qui me guérit de l'été de mes 7 ans.

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                                                                                             Roméo regardant par la fenêtre