16 juillet 2008
Bjork - Joga
Bjork - Joga
Vidéo envoyée par Domarkito
l'Islande est un pays de fées...
13 juillet 2008
onde de choc
ça commence par des bruits de pas.
beaucoup de pas.
plus ou moins lourds,plus ou moins légers,parfois précipités.
mais ça va toujours dans le même sens,au même endroit,là-bas,pas loin de ma chambre.
moi qui suis dans un lit d'hôpital.
je sais que je ne devrais pas,mais je guette.
je suspends mes gestes,je baisse le son de ma télé,tout mon être est dans l'attente.
dans l'attente des bruits.
il se passe quelque chose,là-bas,pas loin de ma chambre.
parfois ça me fait l'effet d'une bombe.
je suis dans le ronron routinier de mes heures d'hôpital,bercé par les voix du personnel qui s'interpellent dans le couloir ou qui parlent à mes voisins de pallier,je les connais toutes ces voix,je reconnais même leur façon de marcher à ces blouses blanches,mieux que leurs prénoms,et puis leurs rires aussi,et leurs chariots qui grincent un peu...
c'est un bruit de fond qui me rassure,un bruit de vie quotidienne à l'hôpital.
et puis soudain tout ce bruissement s'éteint et j'entends des pas.
ça marche vite,ça court même.
une porte claque sans arrêt.
d'autres voix inhabituelles se font entendre,ça ne rit pas vraiment....il y a du monde là-bas...pas loin de ma chambre.
et ça me fait peur.
d'autres fois,je remarque que là-bas,il y a beaucoup de visites.
quel va-et-vient tout de même,ça ne fait que de marcher dans ce couloir et pas vraiment avec des chaussures silencieuses.
ça m'empêche de dormir même.
et puis j'entends des gens pleurer dans le couloir.
parfois,ils pleurent juste devant ma porte.
et ça me fait mal.
mais le pire,c'est quand j'entends des hurlements et que les murs du couloir semblent trembler.
c'est terrible l'effet que ça me fait,moi qui suis dans un lit d'hôpital.
je me sens tellement vulnérable.
je ne peux qu'écouter,même si j'essaie de ne pas entendre.
c'est violent.
je sais maintenant ce qui s'est passé,là-bas....pas loin de ma chambre.
ça me fait peur et ça me fait mal.
parce que je pense à des choses.
et puis à moi.
moi qui suis dans un lit d'hôpital.
tant qu'il fait jour,ça peut aller,j'arrive à me distraire.
mais quand arrive la nuit avec ses silences et ses interrogations,c'est une autre histoire.
et puis arrive une blouse blanche.
selon ma personnalité et son regard,des pensées arrivent à sortir de ma tête.
et même des mots parfois.
en voici quelques uns,au hasard de ma personne.
-comment je vais?...mmmh....donnez-moi mon cachet pour dormir...vite...je voudrais oublier....
-ça va bien,très bien! d'ailleurs demain je sors! vous n'êtes pas au courant? le médecin n'a rien dit ? mais ça,ça n'est pas un problème,j'ai décidé de sortir demain et je sortirai!....je ne resterai pas une journée de plus ici !....d'ailleurs,je n'ai rien à faire ici,ça ne me concerne en rien!
-oh moi ça va....c'est pas comme l'autre en face!...allez,faites pas l'innocente,je sais très bien qu'il est mort l'autre en face!...faut pas m'la faire,allez !....non mais vraiment,on vient à l'hosto pour se faire soigner,non ??...et pas pour casser sa pipe !!...c'est quoi cet hôpital de merde....??
-ça va oui.....ah mademoiselle,vous pourriez me donner quelque chose pour dormir ?...si j'ai mal ?...non,ça va de ce côté-là,pour une fois....mais là,je voudrais quelque chose....quelque chose pour chasser les idées noires....vous comprennez..?
-non ça va pas,pas le moral....y'a eu un mort en face et ça,c'est pas bon pour moi,pas bon du tout.....parce que je dois garder le moral si je veux réussir à m'en sortir....et là.....
-dites-voir madame l'infirmière,tout à l'heure y'a eu un mort ??....ouah mais ça craint ici !!...j'savais pas qu'il y avait des morts à l'hôpital !!...hé,moi j'ai que 20 ans,j'ai pas envie de mourir....ah c'était une personne âgée ??...très très âgée au moins ??..vous êtes sûre ?...j'aurais pas cru.....ah,ça m'rassure un peu...j'sais bien que les vieux,y doivent finir par mourir,mais bon,là j'ai eu trop trop peur... vous z'avez pas quek-chose pour dormir ?
-mais qu'est-ce qui s'est passé là ?....elle est en train de mourir ?....(silence)....excusez-moi,j'ai quelque chose dans les yeux....(silence).....que voulez-vous...c'est la vie,n'est-ce pas..?....(silence)....on y passera tous...(pleurs)....n'est-ce pas....?
-ça va,ça va....dites,vous savez l'âge que j'ai ?...né en 1914...je dis toujours à mon médecin que je ne veux pas devenir centenaire et lui me répond que ce n'est pas à moi de décider....ce n'est pas de ma faute si je suis arrivé jusque là,j'ai travaillé pendant 50 ans,de 14 ans à 64 ans,j'ai fait la guerre,je n'ai jamais rien demandé à personne....mais une fois,on m'a traité de "budgétivore"...qui ça?..oh,quelqu'un du syndic de la copropriété,parce que j'assiste encore aux réunions,j'y tiens beaucoup....mais à qui la faute si j'ai 93 ans?....dites,vous reviendrez me voir plus tard ?...pour voir si je respire toujours ?
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09 juillet 2008
quand j'avais 15 ans,il y avait des chanteurs-géants....
USA For Africa - We Are The World
Vidéo envoyée par ineptique
petite séquence nostalgie...chanson sortie le 28 janvier 1985.
énorme tube planétaire,plus par la brochette de tous ces chanteurs,ces poids-lourds en or massif américains,réunis ensemble,que par le but initial,bien que louable,de cette chanson (hélàs).
bon...,en dehors de toute considération politico-idéologique,c'est quand même un réel plaisir de visionner ce clip: du temps où ils étaient tous beaux,tous entiers dans leur emballage d'origine,tous avec une voix au sommet de leur art...
on croyait qu'ils seraient éternels...
ah ces années 80....
sniff......
p.s:pour les curieux,j'ai mis les noms des artistes en commentaire....testez-vous!
01 juillet 2008
dimanche
me voilà au seuil d'une 3ème et dernière nuit.
Sophie est revenue,elle a l'air en forme,tant mieux.
elle me demande pour la nuit d'hier,je la lui résume brièvement et elle conclue "allez,avec un peu de chance,ça ne sera pas pour nous...!"
arrivée dans la salle de soins,il n'y a personne,toutes les filles étant occupées apparamment.
je regarde le tableau...mme Liliane C. y a toujours son étiquette.
je prends alors son dossier infirmier,impatiente de savoir, et j'y lis sur la feuille de transmissions que le matin la patiente était si encombrée qu'elle a dû être aspirée,l'interne appelé a mis en place un traitement par scopolamine afin d'assécher les secrétions;et puis pour l'après-midi,j'y lis que la patiente est maintenant inconsciente et que le mari pleure beaucoup.
mes collègues arrivent et me confirment tout cela,avec en plus une large place au mari qui ne fait que pleurer,pleurer.
toute l'équipe est éprouvée par ce décès qui s'annonce d'une femme encore jeune qui n'a même pas eu le temps d'être traitée,et tout le monde est désemparé par la détresse de cet homme.
c'est l'heure et mes collègues avouent sans façon combien elles sont soulagées de partir et nous souhaitent bon courage.
je commence à préparer mes perfs,mon chariot pour mon tour,je traînaille un peu avant d'aller dans la chambre,j'appréhende un peu de me retrouver face au mari.
allez ma fille,quand faut y aller,faut y aller...
quand j'entre dans la chambre,le mari se lève en souriant,apparamment détendu.
on se salue,il a l'air calme mais bien fatigué.
puis je regarde Liliane:un masque à oxygène haute concentration est plaqué sur son visage,elle est totalement inconsciente et elle a pris la respiration caractéristique de fin de vie,avec ce soulèvement rythmé des épaules.
-alors ?....me demande le mari
-alors c'est pour bientôt,elle est au bout de sa route.
un instant,le mari me fixe sans comprendre et puis d'un coup les larmes jaillissent..énormes..en jet.
-mais,mais,mais.....maintenant? tout de suite ?
-non,pas tout de suite,mais je ne pense pas qu'elle passe la nuit....de toute façon,vous vous en rendrez compte,ça se fera doucement,vous verrez.
il se rapproche de son épouse,lui prend la main et sanglote..
-ça y est,tu vas me laisser,tu vas me laisser...
je m'éclipse de la chambre.
quelques minutes plus tard,voilà que la sonnette de cette chambre s'allume.
je vais voir et là je trouve le mari tout fébrile,tout agité:
-mademoiselle,j'ai pensé....dites,j'ai peur,qu'est-ce ma Liliane va trouver de l'Autre Côté ?...j'ai pensé,je me suis rappelé,elle a été baptisée,la communion et tout et tout.....je voudrais,voilà,oui c'est vrai qu'on n'est pas pratiquant,mais je crois..oui je crois que ça serait bien qu'elle voit un prêtre avant de partir...alors voilà,comment on pourrait faire ?
-heu...
il y a des aumôniers rattachés à chaque hôpital public,chaque religion y a d'ailleurs son représentant,mais en réalité,cette demande de "derniers sacrements" est très rarement formulée par les familles.
parce qu'elles ne sont pas pratiquantes ou pas croyantes,parce qu'elles ne savent pas,parce qu'elles n'en ressentent pas le besoin.
si elles sont pratiquantes,quelle que soit la religion,les familles pensent à organiser des prières etc..
mais dans le cas présent,non pratiquant mais avec le souhait d'un reccueillement religieux au seuil de la mort,il y a normalement le recours à un aumônier.
bon,il fallait que ça tombe sur moi,un dimanche soir.
je dis au mari que je vais voir ce que je peux faire.
je vais à l'infirmerie et j'appelle le standard,une voix de femme toute pointue me répond:
-oui le standard bonsoir ?
-bonsoir,ici l'infirmière de pneumo,je cherche à joindre l'aumônier
-ah mais vous n'avez pas vu la note de service ?
-quelle note de service?
-eh bien,il n'y a plus d'aumônier en dehors des horaires d'ouverture 9h-16h les jours ouvrables!
je crois rêver...je sens la colère monter,je réponds sèchement:
-de toute façon,je n'ai pas vu cette note de service et il me FAUT quelqu'un!
-c'est pour une famille ?
-à votre avis ??
-eh bien la note de service dit que c'est aux familles de se débrouiller pour trouver un prêtre,en dehors des horaires de...
je la coupe:
-je m'en fiche,il me faut quelqu'un,vous m'entendez ?
-heu ...parce que c'est grave ?
je m'énerve vraiment:
-c'est très GRAVE,il me faut quelqu'un,note de service ou pas...!..mais c'est quoi ce bazar ??!
-bon,écoutez,si c'est comme ça,je vais vous passer l'aumônier,vous verrez bien (air pincé)
-c'est ça,passez-le moi !
je pense fugacement à Don Camillo...fini ce temps-là.
-allô,monsieur A. à l'appareil
-oui bonsoir,vous êtes l'aumônier de l'hôpital?
-oui..
-voilà,je suis une infirmière en pneumologie et j'ai une dame en fin de vie et son mari demande à ce qu'elle voit quelqu'un, un prêtre,un curé...
-vous n'avez pas lu la note de service ?? (encore??)
-non..?.(air innocent)
-eh bien c'est aux familles de contacter les prêtres en dehors des heures et jours ouvrables indiqués sur la note de service,c'est-à-dire...
-oui,j'ai compris,mais là,qu'est ce que je fais maintenant ?
-eh bien c'est aux familles de se débrouiller...
-bon,d'accord mais là j'ai un mari désespéré qui n'arrête pas de pleurer,et je vous assure qu'il pleure sans arrêt,mari qui n'est certainement pas en état de chercher un curé,alors.... qu'est-ce qu'on fait ??
-et pourquoi il n'y a pas pensé avant....c'est toujours pareil!
-sans doute parce que c'est maintenant qu'il réalise qu'elle va mourir...non?
-évidemment,évidemment....bon...il habite la ville ?...oui et quelle rue?...alors la rue machin..(il réfléchit)....alors il peut contacter la paroisse de ST-A et la paroisse de ST-B....les coordonnées sont dans l'annuaire,vous demanderez au standard.
-bon....(je n'ai pas que ça à faire mais apparamment ça ne perturbe personne)...je vais essayer,merci.
non mais quelle embrouille.....
ah Don Camillo tu dois bien rire...
-allô le standard bonsoir ? (voix enjouée)
-oui c'est de nouveau l'infirmière de pneumo là..
-ouiii... (voix méfiante)
-alors voilà,il faut que vous essayiez de contacter la paroisse de St-A et celle de St-B
-oh mais comment je vais faire,c'est quoi ça ?
-ce sont 2 églises de la ville,alors vous cherchez dans l'annuaire
-mais comment...?
-ho là,vous vous débrouillez,chacun son boulot n'est-ce pas ?
-.....on vous rappelle ! (ton fâché)
quelques minutes plus tard:
-allô,c'est vous qui m'avez demandé des numéros d'églises ?
-oui c'est moi
-eh bien le presbytère de l'église St-A ne répond pas,d'ailleurs il y a un répondeur avec des horaires d'ouverture de telle heure à telle heure,tel jour....
-et l'autre église?
-ah ben j'ai pas essayé...
-eh bien,vous essayez!
mais qu'est-ce qu'elle m'énerve cette nouille.
-allô,c'est vous qui demandez les églises?
-oui c'est toujours moi.
-ah ben ça ne répond pas non plus à l'autre...c'est sûr,un dimanche soir....
-.....Puuu-tin,c'est pas vrai ça!!
-heu..je vous repasse monsieur A..
-c'est ça,repassez-le moi !!
-allô..
-oui,c'est encore l'infirmière de pneumo,ça ne répond pas aux églises que vous m'avez indiqué....
-oui eh bien,que voulez-vous que j'y fasse...?!.je ne suis pas prêtre,je n'ai pas le droit de donner les sacrements aux malades,vous comprenez,je ne peux pas le faire,seul un prêtre le peut..!..je n'y suis pour rien,c'est comme ça,je ne peux rien y faire,je suis désolé...!
là je vois rouge.
où es-tu Don Camillo?
je m'entend répondre,c'est plus fort que moi:
-désolé ??....eh bien moi je trouve que c'est surtout désolant...désolant et consternant..!..je vais maintenant dire à cet homme qui pleure devant sa femme en train de mourir que, hé! pas de bol,étant donné que son épouse n'a pas respecté les consignes de la note de service,heures et jours ouvrables,eh bien elle n'aura droit à rien,question de charité chrétienne moderne !!
silence.
j'attends.
je serre le combiné de téléphone que j'ai envie d'envoyer sur le mur.
quelle époque de merde.
-bon...(voix hésitante)...je vais essayer de vous trouver un prêtre ailleurs,j'ai quelques numéros...je vais faire de mon mieux mais je ne vous promets rien..
-ah... eh bien merci...oui,merci et faites de votre mieux...je compte sur vous.
j'essaie de me calmer puis je vais voir le mari et lui dit qu'il y a peu de chance qu'on trouve un prêtre à cette heure-là,mais que j'attends encore un appel,une dernière chance..
il se remet à pleurer doucement...."oui,je sais que j'aurais dû y penser avant..."
-allô, c'est l'infirmière ?
-oui c'est moi.
-c'est monsieur A.
-oui monsieur A....alors?
-eh bien,j'ai essayé 5 ou 6 numéros de prêtres que je connais et personne ne répond.
-ah....(quelle déception...j'en ai ras-le-bol....)
-mais j'ai pensé,hum...,si le mari est d'accord...mais il faut lui demander son accord,hein?.....hum...je peux venir faire une bénédiction...pas les sacrements aux malades,je n'ai pas le droit,n'est-ce pas,mais une prière...enfin,vous voyez ce que je veux dire...
les bras m'en tombent.......je réponds très vite,pour qu'il ne change pas d'avis:
-je pense qu'il sera d'accord,mais je vais lui demander..
je cours à la chambre,j'explique brièvement,et le mari me dit "qu'il vienne oh oui,dites-lui que je l'attends..."
-allô,le mari vous attend avec.... beaucoup de reconnaissance...!
-bon,mais je mettrai une bonne demie-heure pour venir,j'habite à 40 km,ça ira..?
-oui,oui,ça ira...merci pour lui.
ma colère s'estompe...c'est vrai quoi,"faut pas pousser mémé dans les orties",je suis polyvalente mais je ne peux quand même pas faire le curé en plus...le temps des bonnes soeurs est fini depuis longtemps!!
je leur en ficherai des notes de service à la gomme,tout ça pour faire des économies....et pas payer le déplacement de l'aumônier!
....il y a vraiment des coups de pieds où je pense qui se perdent...surtout à la Direction.
plus tard,je suis dans le couloir avec Sophie en train de faire mon tour des autres malades quand je vois arriver un monsieur avec une malette et une croix bien en évidence autour du cou.
-bonsoir je suis monsieur A....qui est l'infirmière...
-c'est moi.
il me regarde derrière ses lunettes.
-bien,alors vous pouvez m'en dire un peu plus sur cette personne?
-elle s'appelle Mme Liliane C...,elle a 50 ans,ça fait un mois qu'elle chez nous....un cancer foudroyant et maintenant elle est en fin de vie.
-oui....bon,est-ce qu'elle peut parler et me répondre?
-non,elle est sédatée,elle est inconsciente.
-ah...et... peut-elle entendre?
-il faut considérer que oui.
-comment ça,il faut considérer...?
-il faut considérer que oui..qui peut assurer le contraire?....elle est encore en vie,vous savez.
-évidemment,évidemment....
je le laisse aller dans la chambre,je vois bien qu'il est crispé....chacun son tour, que je me dis.
plus tard,quand il repartira,je ne le verrai pas,étant occupée ailleurs, mais il s'adressera à Sophie qui me dira qu'elle n'avait pas manqué de le remercier de sa venue et qu'il lui avait répondu "vous faites un drôle de métier".
ah oui ???
ensuite c'est le mari qui sortira de la chambre pour venir me voir:il m'attrappera les mains,et avant que j'ai pu faire le moindre geste,me plantera un bisou sur la joue en me disant "merci,pour tout ce que vous avez fait..."
ensuite la nuit se déroule normalement,c'est le temps de l'attente.
je vois les autres malades qui sont particulièrement gentils et peu demandeurs,ils ne sonnent pas,attendent patiemment leur tour...comme s'ils savaient.
il faut dire que le mari a souvent pleuré dans le couloir,et les patients ne sont pas sourds.
une patiente fait une remarque inattendue:
-j'aime bien votre coiffure !
-ah oui?..pourtant ce n'est pas une coiffure,je les ai lavé tout à l'heure et ils ont séché comme ça.
-oui j'aime bien,ils sont beaux...ça fait femme fatale..!
je reste sans voix,c'est si surprenant ce mot,juste ce soir.
Sophie rigole:
-hé,hé,femme fatale,femme fatiguée oui !!!
alors je remercie la patiente du compliment,tout en me disant que l'esprit humain prenait bien des détours pour exprimer les choses difficiles.
car s'entendre dire qu'on fait femme "fatale" alors que j'attends justement le décès de quelqu'un juste à côté...cela a un certain piquant.
alors je crois que la patiente a exprimé sans le vouloir ce que son inconscient avait compris.
la nuit s'écoule lentement.
je passe dans la chambre toutes les heures,je bavarde 10-15 minutes avec le mari et puis je retourne à mon travail.
l'état de Liliane reste stationnaire.
au fil de mes passages,le mari passe par des phases de révolte,de colère,de résignation où il pleure beaucoup.
il parle aussi beaucoup d'elle,de son caractère,du couple qu'ils formaient tous les deux depuis 25 ans...
je lui demande s'il n'y a pas de la famille,des amis qui voudraient venir le soutenir,il me répond que non,qu'ils sont seuls,sans amis,sans rien....
là,je suis sûre qu'il me raconte des bobards,ce n'est pas possible,un tel homme cultivé et sociable,chef d'entreprise, a forcément des amis....même Picsou a des amis!!
à un moment donné,je vais le voir,il est tout remonté....contre son épouse.
-oui....je faisais tout pour elle,je l'emmenais partout,je la couvrais de bijoux,j'ai toujours été là pour elle....et elle,que fait-elle ???....elle me laisse tomber..car cette seringue-là (il montre le pousse d'hypnovel à 3 mg/h),c'est elle qui l'a voulu,c'est elle qui a décidé,elle savait ce qu'elle faisait....!....et moi comme un pauvre cocu je n'ai rien vu,rien compris !!
-écoutez monsieur,bien sûr qu'elle savait,qu'elle savait ce qui l'attendait,mais elle n'avait pas le choix...
il m'écoute attentivement les bras croisés sur sa poitrine,assis au fauteuil.
....mais si maintenant j'arrête le produit,elle va se réveiller c'est sûr mais elle ne parlera pas,elle sera agitée,elle gémira,elle souffirira atro.......
j'arrête de parler et je fixe d'un oeil éberlué le mari.
au milieu de ma phrase,il a baissé le menton et...il s'est endormi.
pof.
d'un coup.
comme le monsieur Pickwick de Charles Dickens.
je m'approche...eh bien oui,tout parait normal,respiration régulière,un bon tonus du corps,il a tout du dormeur qui pique du nez à l'Assemblée Nationale.
ce coup-là,on ne me l'avait pas encore fait.
on dirait que d'entendre l'intolérable,son cerveau a fait "coupez!" comme au cinéma.
après un instant d'hésitation,je le laisse à son sommeil,c'est vrai qu'il a à peine dormi ces 2 dernières nuits,il a beaucoup pleuré aussi...et puis si ma voix l'endort,ma foi,autant ne plus parler,n'est-ce pas.
je retourne à l'infirmerie,tout est calme par ailleurs,je m'asseois moi aussi dans un fauteuil,les pieds relevés,c'est fou ce que j'ai mal au dos et aux jambes.
vers 3 heures du matin,j'y retourne,il est réveillé,il est calme,il ne pleure pas.
je lui raconte qu'il s'est endormi comme ça,il me répond que ça lui arrive ces derniers temps...surtout depuis que sa femme est malade.
-de toute façon,je suis un vieux bonhomme (il a la cinquantaine),il faut juste que je tienne 2 semaines,le temps de régler mes affaires,et après....j'essayerais de la rejoindre le plus vite possible,je ne tiens plus à cette vie...
-mais vous avez bien des amis,des proches qui pourront vous soutenir,non?
-oui bien sûr....(tiens,tiens)....mais je ne veux pas les voir ici...c'est ma Liliane à moi,elle est à moi tout seul !! (il pleure)...
-oui mais là,il faut penser un peu à vous,vous avez besoin d'aide,de soutien aussi...
-plus tard,plus tard....pour l'instant,je ne veux que moi et elle,je ne veux personne d'autre...!
silence
-vous avez vu comme elle devient grise....c'est pour bientôt,n'est-ce pas?
-oui...(silence)...je vais y aller,n'hésitez-pas à appeler si besoin.
moins de dix minutes plus tard,le mari rentre dans l'infirmerie,en pleurant:
-ça y est,elle est passée..à peine 5 minutes après votre départ...ça y est...
-je viens,je finis ma perfusion pour un autre malade et j'arrive..
je regarde Sophie qui me regarde d'un air résigné.
on n'a jamais de chance.
je vais voir,puis j'appelle l'interne pour le constat de décès.
le mari ne pleure pas mais il est tout fébrile de nouveau,il pense aux habits,il veut qu'on l'habille,il s'en va à toute vitesse.
pendant ce temps-là,on commence à préparer la patiente,on débarrasse tout dans la chambre,bref comme d'habitude.
puis,on commence notre tour des autres patients,car c'est bientôt le petit matin.
on a fini quand le mari revient une bonne heure plus tard.
il a sorti le grand jeu: tenue des grands jours,bas,gants,bijoux...
je lui redonne les bijoux,c'est plus prudent.
tout à coup,alors qu'il est autour de son épouse à nous donner ses instructions d'habillement,comme ci et comme ça,il pousse un grand cri:
-ahhhh....qu'est-ce que c'est ?? ..mais qu'est-ce que c'est....?
j'ai un coup au coeur,mais qu'y a t'il bon sang ??
je fais le tour du lit,pendant qu'il se met à pleurer "mais c'est quoi ça,dites-moi...c'est quoi ça ??
je regarde le visage de Liliane.
et j'y vois une larme,une seule larme,posée comme une minuscule flaque,au coin de l'oeil et dans le sillon du cerne.
tout à l'heure je n'ai rien remarqué.
sans doute un phénomène physiologique dû à un certain relâchement post-mortem.
je suis néanmoins troublée,il fallait que ça tombe sur elle,sur lui,sur moi.
-alors c'est bien une larme,non??
-mais non...
-vous vous fichez de moi,c'est une larme,ça se voit..!!
le mari est maintenant comme fou et il crie:
-mais pourquoi elle a pleuré,qu'est-ce qu'elle a vu de l'Autre Côté pour qu'elle pleure ?? elle ne pleurait jamais!..jamais!..elle a eu peur ??...dites-moi,elle a eu peur ??
la fatigue aidant,je me sens tellement désemparée,alors que dire pour qu'il le croit ?
puis je dis doucement:
-je crois qu'elle a pleuré devant votre chagrin.
il me regarde.
je quitte la chambre.
je dis à Sophie que je commence à craquer.
je vais boire un coup à l'office,par la fenêtre je vois une aube radieuse,éclatante.
il faut bien y retourner.
le mari s'est resaissi et il est à nouveau tout fébrile:il a oublié les chaussures,vite il retourne chez lui,mais avant il me montre un manteau de vison que je n'avais pas vu jusqu'alors:
-vous lui mettrez son vison,elle était si frileuse,je ne veux pas qu'elle ait froid (il pleure)...bon,je vais chercher les souliers maintenant.
maintenant qu'il est parti,on se sent mieux Sophie et moi.
par contre,en voyant la multitude de vêtements,on fait un peu la grimace car le mari a oublié qu'elle avait les bras gonflés et pour mettre ces habits ajustés,on risque d'avoir un mal fou.
on a eu un mal fou,quelques coutures ont craqué mais on y est arrivé finalement.
Liliane a belle allure dans sa tenue de soirée si chic.
maintenant le vison.
odeur musquée de bête et perdant ses poils en abondance.
dégoût.
ça y est,on a fini,et c'est déjà l'heure de la relève.
le mari n'est toujours pas revenu,j'en suis secrètement soulagée.
laissant tout le monde abasourdi par l'annonce du décès,on va aux vestaires avec un sentiment de délivrance.
ça y est,la blouse dans le panier à linge sale,en petite tenue d'été,on se sent toute légères.
on se dirige vers la sortie en bavardant du choix crucial: croissant ou pain frais pour le p'tit déj ?
soudain une voix retentit derrière nous:
-ah mesdemoiselles,vous êtes encore là!
le mari.
-ah monsieur...
-mesdemoiselles,auriez-vous 5 minutes à me consacrer ?
je regarde Sophie avec de gros yeux.
-heu..bon... oui...5 minutes.
-ah !!...alors voilà,j'ai fait une erreur,je ne sais pas à quoi je pensais,mais je me rends compte que le vison ne va pas du tout,alors...pourriez-vous venir avec moi pour lui enlever ??
sidérée,je suis sidérée.
je regarde Sophie qui me fait à son tour des gros yeux.
je réponds:
-c'est que...on ne peut pas...on n'est plus en tenue...
-et en quoi ça dérange ??
-ben...
je regarde Sophie d'un air désespéré,je suis fatiguée,il exagère...c'est au tour de l'équipe de jour,punaise,et puis d'ailleurs comment ça se fait qu'il nous a trouvées,c'est pas vrai ça...
le silence se prolonge et Sophie cligne des yeux d'un air résigné,en miroir de mon regard.
nous sommes fatiguées et pas en mesure de gérer ou de négocier avec cet homme.
et il le sait,le bougre.
Sophie dit alors:
-on peut se mettre une chemise de malade par-dessus...?
-ah merci,mesdemoiselles,merci~beaucoup,oui,infiniment,merci...je vous attends!!
je mets rageusement une chemise de malade sur moi,des gants,et je pars affronter un manteau qui pue comme un chien galeux.
en entrant dans la chambre,je vois une AS de jour qui a l'air toute gênée.
elle me murmure:
-heu..je pensais pas qu'il allait vous chercher quand même...
je lui adresse un regard noir car j'ai compris:le mari a sonné,l'AS de jour est venue, il a dû demander où nous étions passées et elle lui a indiqué le vestiaire.
traîtresse.
je lui réponds entre mes dents "merci du cadeau !".
on fait ce qu'on a à faire,puis pour partir enfin on dit: "nos enfants nous attendent monsieur..."
le mari se met à pleurer et se confond soudain en excuses,mais il ne voulait que "des mains aimantes" pour toucher son épouse.
nous comprenons.
bien sûr.
comme d'habitude.
mais tout a une fin.
quand même.
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29 juin 2008
samedi
ce soir,je ne retrouve pas Sophie comme prévu,une histoire d'empêchement familial,et c'est Brigitte,une autre AS du service,une "ancienne" qui fêtera ses 50 ans bientôt.
elle connait les malades aussi,ayant fait l'avant-veille.
aux transmissions,le gros problème de la nuit qui arrive est bien sûr Liliane.
elle aurait passé une moyenne journée,avec son pousse d'hypnovel à 0,8 mg/h.
pourquoi 0,8 ? elle était si bien à 1,5mg/h à 6 heures du matin?
ma collègue ne sait pas trop,elle est arrivée cet après-midi et c'était comme ça.
bon,mais là depuis 19 h,elle l'a montée à 1mg/h.
je reste très dubitative sur la raison pour laquelle on a baissé la dose,je réprime même un mouvement d'humeur,dire que le médecin avait prescrit une dose de départ à 1mg,pourquoi diminuer....à moins que la patiente l'ait demandé?
au niveau respiratoire,ce n'est pas le top,elle a multiplié les aérosols toute la journée pour mieux respirer,l'O2 est passée de 2 à 6 l/mn,car sa saturation est assez médiocre,autour de 86%.
enfin,la prescription est faite,je pourrai lui faire une dose de solumédrol toutes les 4heures "si besoin"
et puis il y a le mari.
le mari qui a "pété un câble".
en fin d'après-midi,il s'est super énervé et venu crier sur les infirmières,puis a exigé de voir le pneumologue de garde.
celui-ci,qui n'est pas le médecin de Liliane,a fait une mise au point,lui a expliqué la maladie,le pronostic très sombre et à court terme qui est malheureusement prévu et sans espoir.
ma collègue de jour me dit que le mari est encore là et que je dois faire attention,car il n'est pas commode.
au moment où elle s'en va et où je m'apprête à filer voir Liliane,histoire de me faire une opinion,je vois surgir dans la salle de soins un homme,de belle prestance,avec un air d'autorité naturelle sur le visage.
il demande qui est l'infirmière de nuit.
je devine qui il est.
il se présente et me demande de façon très courtoise mais inflexible si je peux aller voir son épouse tout de suite,car elle ne pourra pas attendre ma venue comme d'habitude.
je lui réponds de façon tout aussi courtoise que c'était mon intention et que j'arrivais.
je pense après ce 1er contact qu'il ne va pas être facile à gérer cet homme-là,avec ses yeux sévères,j'espère arriver à faire face,je ne me sens pas en forme...
je soupire,encore plus lasse que la veille.
allez ma fille,quand faut y aller,faut y aller...
je prends le saturomètre dans ma poche et je me dirige vers la chambre.
mon Dieu,Liliane....
elle est assise le plus qu'il est possible dans son lit.
son souffle emplit la pièce,on n'entend que lui,on ne voit que lui.
son corps lutte,lutte de toutes ses forces contre l'asphyxie,avec une dyspnée intense,un balancement thoraco-abdominal,un nez pincé..
son visage a une drôle de couleur,un mélange de rouge et de bleu.
et ses yeux enfin: agrandis,ils ont ce regard rentré vers l'intérieur des gens en proie à une grande souffrance,ils me regardent sans expression.
puis ils s'éclairent,elle m'a reconnue.
-bon...jour..(elle hache les mots),...peux..plus...a...ttendre.....ça...va-pas...
-bonjour madame,je vois ça....bien,pour commencer on monte le pousse à 1,5mg/H,d'accord,ensuite un petit peu plus d'oxygène...allez,8 litres et hop....et puis je vais vous poser la dose de corticoïdes prévue dans 2 heures en avance,le médecin de garde l'a dit.
elle hoche la tête.
mon appareil me donne un chiffre de 82% de saturation en O2,pas étonnant qu'elle ait l'impression d'étouffer.
je lui demande comment s'est passé sa journée,et le mari me répond que c'était atroce,qu'elle avait "été mal" toute la journée et que c'est ça qui l'avait rendu fou,de la voir souffrir autant à chercher son air et qu'il s'était énervé,mais qu'enfin un médecin lui avait dit ce qu'il en était et que c'est ça qu'il attendait,qu'on lui parle franchement,parce que lui ce n'est pas son genre de tourner autour du pot.
mmmh....
-vous savez pourquoi on a baissé le débit aujourd'hui à 0,8,c'est vous qui l'avez demandé ?
-non...mais...je...dor-mais..ce...ma-tin,me dit-elle avec un pauvre sourire
-ah...
je reste impassible mais j'enrage,je suis certaine que l'hypnovel a été baissé parce qu'on a jugé que la patiente dormait "trop",alors qu'elle avait passé une nuit quasiment blanche et qu'elle était épuisée de toute manière.
et pourtant,la prescription médicale n'avait pas changé.
encore une méconnaissance totale de l'hypnovel,doublé de la peur de l'utiliser.
et pourtant j'avais fait des transmissions très précises le matin,mais la parole de "la nuit",c'est bien connu,a souvent peu de poids.
la baisse du débit d'hypnovel a fait son effet rapidement,Liliane a été réveillée toute la journée....et a pu "profiter" de son état respiratoire,chaque minute.
il faut que je maîtrise le début de colère qui commence à me faire bouillir.
comme j'ai un peu d'avance sur mon horaire,la relève ayant été vite expédiée et les autres malades ne posant pas de problèmes particuliers à ce que je sache,je décide de rester la demie-heure du pallier,voir si la dose que je viens de programmer suffira à soulager Liliane.
pendant ce temps-là,je discute avec le mari de tout et de rien,pendant que la patiente écoute et nous regarde de loin,car elle est de nouveau rentrée en elle,attentive à respirer,appliquée à reprendre son souffle.
le mari a besoin de parler,de parler,il papote d'Histoire,de voyages,de faits de société...
puis il revient sur la discussion avec le médecin de garde,me parle de la maladie de sa femme,depuis le début,tous les examens faits,les espoirs,les déceptions,il n'a plus confiance dans le pneumologue qui la suit,"un touriste",parce qu'il lui a donné l'impression que ce n'était pas grave,alors que c'est grave,et que la chimio doit être débutée au plus tôt et que ce n'est toujours pas fait et que ce n'est pas normal...
je lui assure que son pneumologue est un très bon médecin,et qu'il fait toujours les bonnes prescriptions au bon moment,
et puis que l'état de son épouse demandait d'abord à ce qu'on le stabilise et l'améliore,car on ne balance pas une chimio comme ça,vu les effets secondaires et sans savoir le type de cancer que c'est.
il me demande aussi pourquoi le bilan a été si long (3 semaines,mais c'est un temps habituel),pourquoi,pourquoi,pourquoi.....il a plein de questions auxquelles j'essaie de répondre du mieux que je peux...
comme "pourquoi elle ?...c'est moi qui devrait être dans un lit,je suis plus vieux qu'elle".....je parle alors avec beaucoup de précautions de la notion de destin...la faute à personne...comment expliquer le pourquoi d'une maladie? on ne sait pas,c'est comme ça...
Liliane s'exclame alors et c'est si incongru dans sa bouche,elle qui est si réservée:
-putain de destinée!
je vois le mari s'essuyer les yeux avec son avant-bras.
comme je l'observe constamment du coin de l'oeil,je vois qu'elle se détend un peu mais que c'est toujours difficile pour elle.
je regarde le saturomètre qui m'indique un chiffre toujours aussi médiocre,85%,c'est mieux qu'avant mais cela n'est pas très bon signe pour la suite,car si elle désature comme ça malgré tous les traitements ajustés et plus puissants encore,cela veut dire que la situation se dégrade inexorablement au niveau pulmonaire.
au bout de 40 minutes,c'est toujours stationnaire,on arrive péniblement à un 86%,Liliane lutte toujours au niveau respiratoire,elle est manifestement épuisée mais ne somnole même pas.
je lui demande si elle se sent mieux, "un peu" me dit-elle,je lui propose alors d'augmenter le débit d'hypnovel,elle hoche la tête.
je programme donc 2mg/h sur le pousse-seringue et je mets 10 l au manomètre d'O2.
le mari me demande alors à quoi ça sert cette seringue.
je lui donne alors cette explication que je donne toujours,explication sans doute simpliste,mais que les gens comprennent facilement.
"quand un problème survient au niveau respiratoire,même un tout petit,genre trop de fumée inhalée parce que des gens autour de vous fument plein pot,des signaux comme des signaux de détresse sont envoyés au cerveau,et cela indépendamment de notre volonté.
respirer est un réflexe vital:ces signaux entraînent un état de stress qui induit des phénomènes physiques inconscients comme le coeur qui bat plus vite,la respiration plus rapide etc...
et puis au niveau conscient,une anxiété sera créée afin d'agir concrètement,des actions comme se lever,ouvrir la fenêtre,quitter la pièce dans l'exemple de la fumée..bref chercher de l'air en somme..."
le mari m'écoute attentivement,il opine de la tête,il comprend.
"maintenant,quand une maladie affecte de façon prolongée la respiration,il arrive à un moment donné où l'anxiété qui en découle devient ingérable pour la personne:non seulement elle est inutile,on sait bien qu'il se passe quelque chose au niveau respiratoire,mais elle devient insupportable au point d'en devenir une souffrance à part entière.
on a tous eu un noeud dans la gorge quand on était anxieux...donc vous pensez bien que cela ne sert à rien d'en rajouter à quelqu'un qui respire déjà pas trop bien..
on en est là avec votre dame.
et c'est là qu'intervient l'hypnovel:ce produit "coupe" la transmission des signaux de détresse au cerveau,donc empêche l'anxiété de se développer.
quoi qu'il se passe là-dedans (je montre mon thorax),je n'en suis plus consciente dans le sens que je n'en ressens plus ni l'urgence ni le stress,ni l'anxiété.... et donc je n'en souffre plus...
cela permet à la personne de se réapproprier son temps de vie,en lui permettant de penser à autre chose que respirer,cela soulage la souffrance morale-c'est atroce de ne pas pouvoir bien respirer- et aussi physique puisque la baisse de l'anxiété influera sur la qualité de la respiration,elle sera plus efficace.
bien sûr,souvent cela entraîne une somnolence,un sommeil,c'est un effet secondaire mais cela dépend des personnes,chacun a son seuil de sensiblité au produit.
ceci étant,la personne est déjà très fatiguée par la maladie,et le fait de se détendre,d'être moins en proie aux griffes de l'anxiété,la conduit naturellement à vouloir se reposer et à dormir."
tous deux m'ont écouté attentivement,je vois les yeux de Liliane papillonner.
le mari dit:"oui j'ai bien compris maintenant...ah,si seulement elle pouvait dormir,oui,dormir un peu"
la patiente dit "oh oui...dormir....",elle commence à somnoler.
je dois y aller maintenant,j'ai les autres malades qui m'attendent,je dois me dépêcher,j'ai passé un temps fou avec eux,mais cela était nécessaire,des explications détaillées,des mises au point,et tout se passe mieux en général.
je ne sais pas si Liliane "passera" le week-end,j'ai un très mauvais pressentiment à son sujet,et j'ai l'impression que son mari ne réalise pas du tout.
il va falloir que je le sonde,mais en dehors de la chambre.
1 heure plus tard,je le vois sortir de la chambre d'air tout guilleret,je l'intercepte dans le couloir et il me dit:
-ça y est,elle dort...qu'est-ce que je suis content...là je vais chez nous lui chercher des chemises de nuit,elle n'a plus rien à se mettre
-monsieur,je voudrais vous parler...
-oui ?
-je voulais vous dire que l'état de votre épouse est préoccupant et très précaire.
-oui,mais là elle est mieux,elle dort !
-je sais bien,tant mieux pour elle ,mais son état est inquiétant,sa saturation reste médiocre malgré tout,et tout ceci n'est pas très encourageant.
une ombre passe dans ses yeux,il ne sourit plus
-écoutez,je sais que son état est grave,qu'elle a un cancer,mais de nos jours tout le monde a un cancer et il y en plein qui en guérissent,pourquoi pas elle,Bon Dieu ??
ouh là,il plane complètement,à croire que le médecin ne lui a pas parlé.
-oui,mais son cancer à elle est particulièrement agressif.
-comment ça...agressif?
-oui,il y a des cancers comme ça,très violents,contre lesquels on ne peut pas grand chose
-(ton menaçant) mais qu'est-ce que vous essayez de me dire,là !!
l'espace d'une seconde,j'ai envie d'abandonner,c'est trop difficile,il me stresse avec son attitude,puis je continue:
-j'essaye de vous dire que votre épouse va bientôt mourir.
son visage s'altère un peu,puis il se reprend:
-oui,bon,d'accord...mais c'est une affaire de mois,de semaines...?!
-non,de quelques jours.
il y a des mots qui frappent autant q'un coup de poing et je le vois accuser le coup,son visage blêmit et il se voûte légèrement.
puis il se reprend:
-je vous remercie de m'avoir parlé franchement mademoiselle,j'ai bien compris ce que vous m'avez dit,ça a le mérite d'être très clair,je vais maintenant rentrer chez moi chercher les chemises de nuit et puis je reviens.
nous le regardons partir Brigitte et moi,avec sa petite malette d'homme d'affaires,toujours bien droit.
on se regarde toutes les deux:
-c'est terrible,me dit Brigitte,tu te rends compte la patiente est de mon année,c'est pas possible cette histoire-là...
-oui...ça ne va pas être facile,j'espère ne pas être là quand elle décèdera...je croise les doigts,pourvu,pourvu...
-moi aussi j'espère que je ne serai pas là,ça va être terrible...quel boulot!
je revois le mari environ 1 heure plus tard,il vient me trouver dans le couloir,je n'ai pas encore fini mon tour.
je le regarde un peu décontenancée car son visage a tellement changé,il a pris 10 ans.
il me dit:
-ça y est je suis revenu....j'ai réfléchi à ce que vous m'avez dit et (il pleure à grosses larmes) je me rends compte....oui,je me rends compte....elle va mourir...(il pleure,il pleure)....MA LILIANE VA MOURIR ! dit-il en criant.
oh là,là....je lui prends le bras.
-vous comprenez,je voulais encore avoir du temps....(il pleure,il sanglote,il n'arrête pas)
je suis un peu effrayée par ce chagrin immense d'un homme qui paraissait si maître de lui,un chef d'entreprise aguerri et plein d'assurance,qui pleure dans un couloir d'hôpital toutes les larmes de son corps.
et si je m'étais trompée? je n'aurais pas dû lui dire ça,on dirait que je l'ai blessé à mort....mais non,ce n'est pas moi,ce sont les évènements...je lui dis alors très vite,pour qu'il se calme:
-mais non,vous avez encore du temps,vous pouvez encore lui parler..
-vous croyez ?
-mais oui,allez calmez vous avant d'aller voir votre femme..
je vais avec lui dans la chambre,Liliane est réveillée,toujours dyspnéique,toujours à 85% de saturation sous 10l d'O2,mais elle est calme.
son mari déborde d'énergie,il parle fort,plaisante,range les chemises de nuit en disant "heureusement qu'on a une bonne machine à laver" et il chantonne le slogan publicitaire en riant comme un fou...avec les yeux cernés de rouge.
c'est alors que Liliane me lance un regard étrange,que je n'arrive pas à décrypter sur le coup.
la présence de son mari l'ennuie-t'elle? est-ce qu'il la stresse ?..je n'arrive pas à m'expliquer ce regard qui,à la réflexion,me semblait inquiet,oui c'est ça inquiet.
je dis au mari qu'il n'hésite pas à venir boire un café dès qu'il a fini de ranger,son épouse devant se reposer.
j'ai l'impression qu'il la perturbe beaucoup.
en retournant à l'infirmerie,c'est Brigitte qui me dit:
-écoute,je ne me sens pas bien,j'ai du mal à respirer et j'ai une douleur dans le dos...tu verrais pas que j'ai un cancer moi aussi ??
-c'est la dame qui te fait l'effet-là ?
-et pas toi ??...tu te rends compte,elle a mon âge,je n'arrive plus à la regarder,ça te dérange si j'évite d'aller dans sa chambre ?..je n'en peux plus...
-bon écoute,je m'occupe d'elle entièrement et toi tu prends le mari,je lui ai dit de venir boire un café,tu l'occupes,tu discutes avec lui,je me charge du tour de 1 heure,de tout le reste mais tu le retiens à l'office,il faut qu'il lâche un peu la grappe à sa femme,il n'arrête pas de tourner autour d'elle,tout fébrile,on dirait un bourdon,elle n'arrive pas à se reposer,il faut qu'il se calme un peu.
-pas de problème,t'es sympa,tu sais c'est vrai je me sens vraiment pas bien,toute oppressée..
-mais je te crois va,moi aussi j'ai une barre dans le dos..
donc les 2 heures suivantes,le mari est resté discuter à l'office avec l'aide-soignante.
j'ai ainsi eu le temps de m'occuper des autres malades,de faire ma paperasse etc...
pendant ce temps-là,Liliane a appelé plusieurs fois pour uriner.
sacrée bonne femme,elle veut bien somnoler mais pas dormir,elle lutte de toute ses forces,sans une plainte.
elle tient à enlever elle-même son slip,je dois la laisser,elle me rappelle ensuite,la tête cyanosée par l'effort,puis je la réinstalle,on parle un peu.....tout ça avec de l'hypnovel à 2mg/h...
je lui demande si la présence de son mari la contrarie,elle me répond que non qu'il "est tout gentil",qu'il "ne fait pas de bruit" et qu'il "n'est pas dérangeant"
puis elle me dit à un moment donné,comme je lui prends sa saturation (toujours à 84-85%):
-ça va,ça va.....ne vous affolez-pas...
-mais personne ne s'affole... (que veut-elle dire?..)
-vous pouvez monter un peu le produit ?...je n'arrive pas à dormir...je suis si fatiguée...
-oui bien sûr....voilà,2,5 mg/h.
puis à 3 heures du matin,ele demande à voir son mari.
je vais le chercher à l'office.
Brigitte est au bord des larmes:
-tu te rends compte,il m'a raconté tous ses malheurs de sa vie,en pleurant sans arrêt,tous ses proches qui sont morts,sa mère quand il était petit,son frère,son meilleur ami...mais qu'est-ce que tu voulais que je lui dise à cet homme-là ??
-mais rien justement,il voulait juste que tu l'écoutes
-oui mais c'est trop dur pour moi tout ça,qu'est-ce que j'y peux à ce qui lui arrive ?
-mais rien,allez t'en fais pas.
la chambre sonne:j'y vais.
le mari me dit que Liliane veut qu'il rentre à la maison:
-vous vous rendez-compte,elle veut me chasser !!....dit-il mi-riant,mi-pleurant,les yeux tout rouges
à nouveau,le regard étrange de Liliane sur moi,elle dit:
-oui,c'est assez pour cette nuit...non ?
ça y est,je comprends,elle ne veut pas qu'il en voit de trop,c'est la 1ère nuit qu'il passe à l'hôpital et il ne l'a jamais vu comme ça,tout comme elle,elle n'a jamais dû le voir dans cet état-là même s'il donne le change.
je dis alors doucement:
-écoutez madame,il est 3 heures du matin,dans deux heures il fera grand jour,ce n'est même pas la peine qu'il rentre pour dormir...laissez-le avec vous,ça ira...vous comprenez,tout ira bien (j'insiste sur ces derniers mots...oui,on s'occupera de lui si c'est ça qui vous inquiète..)
Liliane me regarde encore et hoche la tête.
son mari lui dit d'un air farouche,les larmes plein les yeux mais n'ayant pas compris l'allusion:
-mais oui tout ira bien,je suis là avec toi,comme toujours et pour l'éternité !....
je sors de la chambre,j'en ai marre,je lutte constamment contre les larmes à chaque fois que je le vois,que je les vois ensemble....Dieu que cette nuit est longue alors que la science des hommes dit que c'est la nuit la plus courte de l'année !
à 4 heures,ils dorment tous les deux.
je perçois par contre à l'oreille un bruit en plus dans la façon de respirer de Liliane.
elle commence à s'encombrer.
je repense aux Huns...c'est l'incendie final qui débute...
puis elle se réveille,elle me dit qu'elle se sent gênée pour respirer,elle refuse l'aérosol "qui lui donne l'impression d'étouffer"
avec son accord,je monte le débit à 3 mg/h.
à 5 heures et demie,elle appelle pour uriner,le mari dort toujours,épuisé.
elle tousse souvent,brièvement,pour dégager des secrétions qui encombrent ses bronches.
je lui demande si c'est toujours supportable,elle répond moyen.
je lui propose d'appeler l'interne pour voir si on peut diminuer,elle refuse "non,plus tard,j'ai envie de dormir et puis ça ne me gêne pas vraiment..."
le mari réveillé écoute et approuve:il faut qu'elle se repose encore.
l'encombrement est encore de faible importance,comme quelqu'un qui a une bronchite.
sa toux n'est pas trop gênante et elle reste efficace,ça la dégage.
pour l'instant.
la relève arrive,je fais les transmissions avec un sentiment de délivrance,enfin passer le fardeau à mes jeunes collègues,si fraîches et pleines de force.
moi j'ai 100 ans et je me sens éreintée.
j'ai envie de dormir.
si seulement,je pouvais ne pas revenir ce soir.
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28 juin 2008
vendredi
je retrouve Sophie,mon AS de lundi avec plaisir,on connait toutes les 2 les malades,le travail en sera plus rapide.
elle me redit sa lassitude de venir dans ce service,pourtant elle n'est qu'à mi-temps;
son impression d'en être prisonnière,puisque n'arrivant pas à en partir (mutation bloquée)
et puis elle ne supporte plus que "de toute façon,ici,les malades finissent tous par mourir"
je lui dis que forcément les gens qui s'en sortent,on ne les voit plus à l'hôpital,ils sont chez eux...
elle me répond qu'elle veut des "malades en bonne santé" (ce qui me fait sourire),des opérés par exemple,"qui viennent et resortent rapidement sur leurs 2 jambes et non pas les pieds devant!"
je comprends ce qu'elle ressent,moi aussi ces derniers temps je sature un peu,mais bon là un week-end de 3 nuits nous attend de pied ferme,et il faut y aller.
j'apprends aux transmissions que l'état de Liliane s'est dégradé depuis la veille,sa dyspnée s'est majorée ainsi que son anxiété et en toute fin d'après-midi,on lui a posé un pousse-seringue d'hypnovel à 1 mg/h,histoire de l'aider à mieux "gérer" (supporter) sa situation.
la prescription indique que l'on peut augmenter la dose par pallier de 0,5 mg/h toutes les demie-heures.
mais le médecin n'a pas dit dans quel but augmenter la dose: calmer l'angoisse? la faire dormir ?
après le départ de mes collègues de jour,je vais lire le dossier médical:le médecin y a décrit son altération de l'état général,je lis aussi "processus néoplasique agressif" et "chimio de sauvetage".
voilà qui confirme ce que je pressentais,à savoir un avenir très sombre pour Liliane.
quelle tristesse.
il y a des cancers comme ça,ravageant tout à la façon d'une horde de Huns.
vite.
brutalement.
enivrés de pouvoir,plus ils détruisent,plus ils sont puissants et plus ils sont destructeurs.
et la médecine ne peut rien y faire,elle n'a pas le temps,ni les moyens de les combattre efficacement.
je ferme le dossier en soupirant.
quand je vais la voir,Liliane est bien réveillée,bien essouflée aussi.
elle a essayé de se lever de son lit,mais 3 pas lui ont suffi pour la mettre hors d'haleine.
la mise sous hypnovel la contrarie et elle a voulu faire un test,persuadée qu'elle "n'était pas encore réduite à "ça"
la réalité a été implacable,elle est encore bien essouflée de cet effort à 3 petits pas.
je lui explique alors ce traitement qu'est l'hypnovel,son mode d'action,son but,à savoir qu'il est là pour l'aider à supporter son essouflement qui est forcément angoissant,forcément...mais que si elle a peur de dormir,pas de problème on peut le diminuer,même l'arrêter.
maintenant,c'est un produit que le médecin a jugé judicieux pour elle,alors ça vaut peut-être la peine de le tester,au moins pour cette nuit?
elle me dit alors qu'elle a passé une nuit épouvantable la nuit d'avant:
-j'ai pas fermé l'oeil,je n'en pouvais plus...
-essouflée ?
-oh oui,et puis cette impression d'oppression là (elle montre sa poitrine)...je n'en pouvais plus...je-n'en-pou-vais-plus !(elle me regarde,voir si j'ai compris ce qu'elle sous-entend)
-donc,c'est bien normal que le médecin veuille vous soulager,et il a choisi le bon traitement.
-vous croyez?
-mais oui,c'est un produit formidable,avec lequel on peut vraiment affiner la dose,on augmente,on diminue,il réagit aussitôt;là,on est à 1mg/h,et vous ne dormez pas,vous voyez...il ne faut pas s'attarder sur le chiffre en lui-même:il y a des gens qui dorment déjà à 0,5mg/h ,d'autres que j'ai vu qui regardaient la télé avec une dose de 10 mg/h...mais je ne ferai pas de modification de dose sans votre accord,le médecin m'a autorisée à augmenter le débit si besoin,mais on fera le point ensemble à chaque fois,et c'est vous qui me direz si je dois monter ou pas,selon ce que vous ressentez.
Liliane m'a bien écoutée,son visage s'éclaire un peu,puis elle dit:
-vous n'avez pas de chance encore une fois,vous avez vu,à chaque fois que vous êtes là il y a un problème...
-ah..mais j'ai l'habitude,ce n'est pas grave tout ça...(un silence)... dites-moi,vous avez confiance en moi?
-oh que oui...!
-bon alors,la nuit se passera bien,vous verrez.
elle me sourit puis me dit brusquement:
-au fait,vous avez vu ce que la cortisone a fait à mes bras?
-mmmh....
je les avais vu tout de suite ses bras en entrant dans la chambre,tout gonflés,des bras de bibendum.
j'en avais eu un sentiment de catastrophe,soigneusement dissimulé bien sûr,j'ai fait celle qui n'avait rien vu.
pourtant en lui parlant,je ne voyais que ça,son syndrome cave majoré,son cou gonflé,son thorax un peu déformé,ses bras devenus si gros alors qu'elle doit faire 40 kg toute mouillée,une couleur de peau changée,foncée....
je les imaginais ces ganglions monstrueux,poussant comme des champignons,écrasant tout sous leur passage,veines,artères,trachée,oesophage,etc...et poumons bien sûr.
alors elle croit que ce sont les corticoïdes qui lui font ça,comme ils ont fait gonfler son visage.
je la laisse dire,je ne dis rien.
je sors de la chambre après cette discussion,Liliane est calme et rassurée.
je dois faire une drôle de tête car Sophie me dit "..alors...?"
je lui répond en soupirant,déjà lasse: "elle n'ira pas bien loin...."
on se regarde toutes les 2,les mêmes pensées nous traversent.
la nuit se passe sans trop de mal.
à 2 heures du matin,à la demande de la patiente,je monte le débit d'hypnovel à 1,5mg/h;
Liliane a pris confiance dans le produit,elle voit qu'elle n'est pas du tout "shootée",qu'elle est juste un peu plus calme,mais justement là,elle se sent épuisée,elle aimerait bien s'assoupir un peu,rien que pour reprendre des forces,elle ne supporte plus trop de s'écouter respirer...et de penser.
je la revois dans la nuit,elle dort paisiblement.
le petit matin la trouve détendue,calme,et bien réveillée:la dose de 1,5mg/h semble lui convenir parfaitement.
elle est contente,elle a pu dormir un peu,et elle se sent pas mal du tout,bien mieux que les autres jours.
je la salue et lui dis "à ce soir"
27 juin 2008
journal (3)
je viens de passer une semaine particulièrement éprouvante.
je peine à m'en remettre.
lundi-mardi
je retrouve une aide-soignante que je n'avais pas vu depuis plusieurs mois,bien que toujours dans le même service,histoire de planning.
elle travaille bien,je l'aime bien.
mais je la trouve changée:ses demandes de mutation (interne) n'aboutissent pas,et elle en a "plus que marre de ce service de merde,où tout le monde ne fait que de mourir..."
du coup,elle assure le service minimum,de mauvaise grâce.
elle devient même opposante à faire des soins,tout est trop.
je prend alors mon air bovin (impavide) le plus réussi et j'attends.
ça marche,elle finit par se rendre à mes raisons,même si j'ai droit à des lamentations,gromellements et compagnie.
j'ai pas mal d'entrées des urgences,des patients qui doivent être revus par l'interne de garde,car le transfert nécessite un transport en véhicule dans un bâtiment annexe,d'où réexamen médical.
un des patients à qui je prends la tension a un chiffre systolique différent aux 2 bras (19 et 17),il est connu hypertendu et n'a pas pris son traitement du soir.
cette différence arrive parfois,on l'indique au médecin et d'habitude ça ne va pas plus loin.
mais l'interne que je vois se met à pâlir et me lance:
-ne me dis pas qu'il est en train de faire une dissection aortique ???"
-heu...mais là il est en train de manger une compote...
-mais c'est grave là ce que tu me dis!
-heu...la compote?...nan...j'rigole...tu sais c'est déjà arrivé cette différence de chiffres,tiens l'autre jour j'ai pris la tension au pneumologue de garde à sa demande et au dynamap,et il avait aussi 2 points de différence entre les 2 bras....et il est toujours là,pas disséqué pour un sou.
-(regard noir)...c'est ce qu'on nous apprend,2 points de différence c'est la dissection aortique
-bon,bon,je vais la reprendre,j'ai sûrement mal entendu.
je vais revoir le patient qui se demande ce que je veux avec ses bras,alors qu'il est en train d'avaler son 1er repas depuis 12 heures;j'ai pris le Dynamap cette fois,une machine,comme ça plus de doute.
elle m'indique alors 20,5 et 21 aux 2 bras
bon,j'ai mal entendu,bizarre,mais comme on dit "errare humanum est"
l'interne soulagée se détend mais à ma question de savoir ce qu'on fait avec cette tension,elle me dit d'attendre 2 heures pour voir,histoire que le patient se détende un peu et fasse baisser sa tension.
...pas grave si les chiffres sont hauts (?),on a échappé à la dissection aortique.
un autre patient me sollicite beaucoup.
il a des douleurs persistentes dans la hanche,il est déjà sous patch de morphine ,mais il a toujours mal.
je vois que le médecin a prescrit de la morphine en injectable si besoin,en bolus sous-cutané.
je le lui fais,vu l'échec d'un 1er antalgique en perfusion et devant ses larmes de souffrance.
je trouve ensuite qu'il dort bien,drôlement bien même,lui qui a le sommeil fragmenté habituel de l'insuffisant respiratoire.
tant mieux pour lui,il est soulagé enfin,mais quelque chose me tracasse dans ce sommeil.
le lendemain soir,il me réclame évidemment la même piqûre.
par prudence et intuition,je ne lui fais qu'une demi-dose par rapport à la prescription,son sommeil de plomb de la nuit d'avant m'ayant laissée une impression pas très nette.
2 heures après,lors de mon tour,je le teste avec ma lampe de poche:sur les yeux,en va-et-vient,c'est ma technique pour m'assurer que les gens dorment d'un sommeil normal, (quand j'ai un doute)
sous l'effet lumineux,ils se mettent à remuer sans se réveiller.
mais chez lui,pas de réaction;
je le secoue,tapote les joues,pince le nez.....il ne bronche pas,il se contente de ronfler.
j'appelle l'interne en lui disant que le patient ne se réveille plus avec ses 5 mg de morphine.
il est en surdosage morphinique....ses pupilles sont en tête d'épingle,dignes d'un junkie fini.
l'interne arrive à le réveiller par stimulation autrement plus douloureuse que mes petits tapotages:elle lui luxe brièvement la mandibule,et ça marche:le patient se réveille mais alors il est complètement shooté,le regard est fixe et la parole lente et laborieuse.
l'interne pense que s'il avait eu ses 10 mg,il aurait été cuit.
c'est une jeune femme très douce,très agréable,qui a travaillé au début de ses études de médecine comme aide-soignante l'été.
j'ai connu aussi un garçon comme ça,fils d'un médecin de l'hôpital,étudiant en médecine donc,qui venait tous les étés faire des remplacements en gériatrie la nuit en tant qu'aide-soignant:c'était la coqueluche de tout le bâtiment de gériatrie.
l'interne a aux pieds des sabots rouges qui imitent une marque à tête de crocodile:c'est rigolo comme tout,j'ai envie d'avoir les mêmes,elle me dit qu'elle aurait aimé les avoir en style Bob l'Eponge...
ça me fiche un coup de vieux,Bob l'Eponge?....est-elle si jeune que ça?
ça me fait penser à cet adage:
comment voit-on qu'on prend de l'âge quand on est infirmièr(e) à l'hôpital?
au début,les internes sont plus vieux que vous,ensuite ils ont votre âge,et puis ils sont de plus en plus jeunes,jusqu'à ce qu'ils aient l'âge de vos propres enfants.
je revois ma patiente sage-femme:ça a l'air d'aller ce soir.
on lui a posé un port-à-cath,étant devenue impiquable,prélevé enfin un échantillon de ses ganglions pour les analyser et adapter une chimio le plus rapidement possible.
il y a forte suspicion d'un néo mais on n'arrive pas à le localiser,la sale bête est planquée et envoie ses sbires dans les ganglions du cou,ganglions qui sont devenus énormes au point de créer cette gêne respiratoire et le syndrome cave.
le moral de Liliane est bon "enfin les choses bougent",son état respiratoire est stationnaire,ça va sous O2 et elle ne tousse plus beaucoup.
elle est manifestement soulagée par les doses de corticoïdes qu'on lui administre.
elle a une tête qui s'est arrondie sous l'effet de ce traitement,mais elle est souriante.
elle me reparle cependant de la semaine d'avant où elle avait eu un genre de malaise;
cette fin d'après-midi là,cela faisait 2 heures qu'elle appelait pour dire que "ça n'allait pas"
devant l'absence de signes objectifs (paramètres vitaux normaux),on lui répondait "si ça ne va toujours pas dans un moment,rappelez"...alors elle rappelait,et elle avait la même réponse..
..hmmm,kafkaïen...
elle avait donc rappelé pendant les transmissions et c'est moi qui ai hérité du "bébé".
quand je suis allée la voir,je l'ai trouvée complètement paniquée,les yeux exorbités,le visage rouge et elle disait "ça va pas,ça va pas!!"
puis elle s'exclame tout à coup "je pars...je pars!!" avec un air de pure terreur.
j'ai pris ma voix la plus basse pour la calmer,tout en la regardant attentivement.
-mais non...je suis là.
ses constantes étaient correctes,à part une légère tachycardie.
j'appelle l'interne et en attendant je la fais parler;elle dit qu'elle entend bizarrement,voit des couleurs bizarres,et elle est super angoissée surtout.
l'après-midi même elle était allée passer un scanner;je lui demande ce qu'on lui a dit,étant d'une profession médicale,je suis sûre qu'on lui a dit des choses que le simple quidam n'aurait pas su.
elle me répond qu'elle a des ganglions dans tout le thorax avec des thromboses des veines disséminées partout.
ah...j'accuse le coup mentalement: "quelles nouvelles..."
elle hoche la tête.
je lui demande alors tout à coup:
-dites-moi,je ne vous ai jamais vu pleurer depuis que je vous connais
-c'est vrai,je ne pleure jamais,c'est comme ça
-pourtant,avec des nouvelles pareilles,vous ne croyez pas que vous pourriez pleurer un peu?
-à quoi ça sert de pleurer?
-à s'adapter et à accepter une certaine réalité
-vous croyez?
-oui,je crois...pleurer ça aide ..
ses yeux s'emplissent d'eau mais rien ne coule.
-je n'arrive pas à pleurer,je suis comme ça
-je vois ça,de sacrés verrous....mais vous savez,le choc des mauvaises nouvelles,il faut bien que ça sorte quelque part,et si ce n'est pas par les larmes,c'est ailleurs dans le corps
elle me regarde d'un air éperdu,mais elle ne pleurera pas.
c'est une femme plutôt secrète et taciturne qui prend beaucoup sur elle.
l'interne arrive,on fait ECG,Gaz du sang...tout est normal,probablement une crise d'angoisse.
cependant son histoire de thrombose me tracasse,et je lui recommande de ne pas se lever,bien qu'elle soit sous anti-coagulant déjà...on ne sait jamais,elle avait quand même une drôle de tête pour une femme si maîtresse d'elle-même d'habitude.
cet incident n'a pas eu de suite,on en reparle donc ce soir,on en rit même en appelant ça son "coup de cal-gon"
elle fait tout de même un raccourci mental en disant qu'à chaque fois que je suis là,il lui arrive un mauvais truc.
je lui fais remarquer que c'est une coïncidence et qu'elle oublie les fois où elle n'allait pas trop bien et que j'étais absente,ainsi que les fois où j'étais là et que tout se passait bien.
je lui demande si elle est satisfaite de mes soins,elle me répond "oh oui"
mais curieusement elle reste sur cette idée,et moi ça me contrarie un peu,je n'aime pas qu'elle s'imagine que je lui apporte la poisse.
du coup,le lendemain soir,je ne m'attarde pas chez elle,tout va bien,rien à signaler.
les 2 nuits se sont bien passées pour elle,et je me retiens de lui dire "alors,vous avez vu ??"
donc ces 2 nuits-là,on a beaucoup travaillé l'AS et moi.
beaucoup de sonnettes aussi,des gens à changer,notamment un patient dément qui passe son temps à défaire son lit,à jouer avec ses selles,à essayer de passer par-dessus les barrières,à arracher sa perfusion....
des disputes aussi à gérer entre voisins (pour une histoire de volet ou de télé)
ce doit être la chaleur qui les énerve tous comme ça.
dire qu'ailleurs dans les autres services,la majorité du temps,c'est si tranquille la nuit...
(à suivre)
17 juin 2008
vive l'hôpital (enfin celui-là)
voici un clip ,opération de communication faite par un CHU.
j'en suis baba....parce que je croyais d'abord que c'était au 52ème degré
et puis non.
ils ont l'air de bien se marrer en tout cas,il faudrait que j'essaye le truc de la seringue en l'air.
13 juin 2008
journal (2)
nouvelle nuit.
on me dit que le patient que je trouvais mal hier,celui qui appelait tout le temps,s'est bien dégradé aujourd'hui.
le médecin a vu la famille et a leur a fait part de l'issue fatale très prochaine.
quand je vais lui jeter un coup d'oeil avant de commencer,je vois que les choses ont déjà bien avancé:son visage et sa façon de respirer ont pris un aspect particulier:je pense qu'il n'ira pas jusqu'au bout de la nuit.
un infirmier est venu me donner un coup de main,il vient en remplacement et a en charge un service d'hospitalisation de semaine tout près du mien.
il n'a que 4 patients (hum...) et il s'ennuie.
et puis il sait combien je peux avoir de travail chez "moi",alors il est solidaire.
il est très gentil et vraiment serviable.
par contre,on se chamaille un peu à propos de ce patient.
parce qu'après l'avoir vu,je suis partie appeler la famille,histoire d'avertir que son état s'était dégradé et qu'il y avait un risque qu'il ne passe pas la nuit.
ce collègue me dit:
-mais pourquoi tu fais ça??...appeler la famille maintenant?
-je le fais toujours,comme ça elle est au courant,libre à elle de venir ou pas,ce n'est pas à moi de décider.
-je suis pas d'accord avec toi...la famille,elle a été mise au courant par le médecin,si elle n'est pas là,c'est qu'elle le veut bien.
-au courant,au courant....mais si elle est dans le déni et qu'elle refuse d'y croire ou qu'elle pense que ce n'est pas pour tout de suite...
-non,non,non,moi je ne le fais jamais,ça ne me concerne pas,j'ai déjà assez à gérer avec le patient,je ne veux pas gérer la famille en plus
-et moi je pense qu'elle a le droit de pouvoir choisir d'assister aux derniers instants.......plein de gens le souhaitent et regrettent d'avoir raté ce moment...alors moi j'avertis.
-pff,t'en n'es même pas sûre en plus....et si le patient ne décède pas,t'as l'air de quoi...?
-écoute,je ne suis pas Dieu,je ne sais pas quand ça va être le moment....dans 1 heure,4 heures,10 heures,demain,après-demain....tout ce que je sais,c'est qu'il est dans un état de non-retour,comateux et aréactif,et qu'il risque de mourir avant demain matin...et une chose dont j'ai horreur c'est d'appeler pour dire que c'est fini.
-tu fais comme tu veux,mais moi je ne fonctionne pas comme ça...(air désapprobateur)
je le laisse,encore un qui n'est pas très au clair avec les décès.
j'appelle le standard pour faire le numéro de l'épouse...celle-ci,âgée,me passe sa belle-fille dès que je me présente.
et quand je dis que son état s'est dégradé,qu'il est dans le coma,j'entends des hurlements qui me font un coup au coeur...heureusement que cela se passe au domicile plutôt que dans le service...
je raconte à l'infirmier qui me dit:
-ah ben tu vois!!...maintenant ils vont se ramener et tu vas te les coltiner toute la nuit,en hurlant et tout et tout!
-mais non,au contraire,le temps d'arriver,ils auront assimilé la nouvelle et ils seront bien plus calmes.
-ouais,ouais...
je les ai guetté longtemps,ils sont arrivés 1 heure plus tard alors que j'essayais de les appeler à nouveau,car je venais d'aller voir le patient et j'avais bien vu que c'était pour très bientôt.
quand je leur ai dit: "dépêchez-vous,c'est imminent",ils ont couru dans le couloir mais en entrant dans la chambre que je venais de quitter 2 minutes plus tôt,ils ont trouvé le patient mort.
je ne me trompe jamais dans mes "pronostics",je crois que j'en ai trop vu.
je les laisse seuls,je les entends se disputer à propos du retard qu'ils ont mis à venir,apparamment ils cherchaient partout le fils,je crois que le match de foot n'était pas étranger à sa "disparition".
mon collègue infirmier s'est soigneusement tenu à l'écart,refus d'entrer dans la chambre,il s'est réfugié dans des actes techniques,"priorité aux vivants" qu'il m'a dit,avant même le décès.
ensuite,j'ai dû tendre le dos avec l'aide-soignante: elle ne voulait pas habiller le corps.
-t'es chiante,pourquoi l'habiller,personne ne le fait plus dans tout l'hôpital!
-c'est comme ça ici,et puis la famille a amené les habits.
-ras-le-bol de ce service de merde!
l'infirmier en rajoute une couche:
-chez moi dans mon service,on n'habille plus les corps,une chemise et basta,à la morgue,c'est le boulot des Pompes Funèbres,ils sont payés pour!...si c'était moi l'infirmier du service,hors de question de l'habiller!!
-ah tu vois...! dit l'aide-soignante....
alors je dis:
-il faut l'habiller et puis c'est tout.
-non mais...à croire que ça te plaît...??
que répondre à cela ?
non,ça ne me plaît pas plus que ça d'habiller un mort,le tourner et retourner à bras-le-corps pour lui enfiler maillot,chemise,pull-over et veston,slip,pantalon et chaussettes.
mais je trouve cela hautement symbolique et j'y tiens beaucoup.
c'est comme un rite de passage qui aide au deuil,c'est l'ultime marque de respect au défunt-ex-vivant que moi,soignant peut lui donner: lui redonner l'aspect de l'être humain qu'il était avant d'être malade.
parce que le malade qui se meurt a le visage fripé,un peu déformé par une bouche ouverte,des yeux parfois mi-clos,un corps qui sent l'abandon et la désertion dans sa posture,avec une chemise d'hôpital informe et anonyme.
en le lavant,l'habillant,le coiffant et parfumant,en le remettant bien droit dans son lit,dans ses beaux habits,on lui redonne une apparence digne qu'il avait perdu dans ses derniers moments de vie.
il parait que je pousse "le vice" à raser le visage de l'homme et à mettre la crème de jour sur le visage de la femme.
j'admets que je suis maniaque à ce sujet,je veux la perfection pour cette présentation:
chambre rangée et en ordre,lit impeccable (une fois je me suis disputée avec l'AS car j'avais changé le drap),la personne bien droite dans le lit,mains jointes,vêtements sans un pli,visage net,coiffé,rasé pour les hommes et la bouche fermée (j'ai un truc,je roule une serviette que je place sous le menton à la façon d'une minerve,ça marche très bien et ça fait propre)
parce que j'ai l'impression que tout désordre serait une marque d'irrespect.
et quand la famille entre et voit son proche ainsi,l'effet en est saisissant au point qu'ils disent tous que le défunt est "plus beau mort que vivant" (sic),et qu'il a l'air en paix.
même si j'en ai marre de passer pour une bizarre,voire une tordue,je continue vaille que vaille ainsi.
pourtant,ça me "bouffe" un peu de devoir lutter contre mes collègues pour imposer mon point de vue,
bien plus,oui bien plus,que la gestion du décès et de la famille.
et quand la famille s'en va sans dire au revoir ni merci,j'ai droit à la remarque narquoise:
-ben tu vois,pour les remerciements que tu en as....
ce qu'ils ne comprennent pas,c'est que je ne cherche pas des mercis ou à me faire bien voir.
c'est juste une manière de dire adieu à une personne que j'ai soigné,connu,accompagné durant des semaines,avec qui j'ai plaisanté parfois,qui m'a offert des chocolats d'autres fois,et qui toujours a levé vers moi un regard respectueux voire reconnaissant du fait de ma fonction de soignant.
c'est une manière de lui rendre ce respect.
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12 juin 2008
journal (I)
hier soir,reprise du service.
un petit mot attendait l'aide-soignante,de la part de la cadre.
elle n'avait pas envie de l'ouvrir,se doutant sans savoir de son contenu.
effectivement,une patiente s'est plainte d'elle et de l'infirmière (qui n'était pas moi).
ça devait arriver...c'est cette AS dont j'ai déjà parlé,lunatique et braque avec les malades.
comme ce week-end-là,l'infirmière me remplaçant est un peu du même genre,elle ne l'a pas temporisé dans son comportement,je dirais même qu'il y a eu émulation et que les 2 ont été plus rosses que d'habitude,chaque comportement de l'une validant et approuvant le comportement de l'autre.
oui mais voilà,la patiente n'était pas une petite mémé,seulement 45 ans.
oui mais voilà,elle est décédée brutalement le lundi soir,et elle a eu le temps de se plaindre.
la version de l'AS:la patiente était super pénible,appelant tout le temps,en disant "ça va pas"...elles ont mis ça sur le compte de la psychologie particulière de la patiente atteinte d'une fibrose pulmonaire évoluée.
à ma question de savoir si l'interne avait été appelé,histoire simplement de la rassurer,la réponse est "non".
elle a été rembarrée toute la nuit, "vous allez vous calmer maintenant,ça suffit! ",et maintenant elle est morte.
même si cela n'a pas de rapport,ça craint un peu.
ensuite une entrée,un homme de 160 kg au tour de taille impressionnant mais pouvant toujours se lever et se déplacer.
il a su bien faire entendre sa voix aussi.
en effet,sa chambre à 2 lits était déjà occupée par un autre patient;
celui-ci atteint d'une probable pathologie digestive en plus d'un probable cancer du poumon,exhale une odeur difficile à supporter,je le reconnais:l'odeur s'exfiltre de la chambre dans le couloir,même porte fermée.
mais le lit d'à côté n'est pas bloqué,du coup je place comme prévu le nouveau monsieur qui se met à faire un de ces scandales:
"non,mais c'est quoi cette odeur,ça sent les égoûts !!....ne me dites-pas que vous ne sentez-pas,ça pue,moi je ne reste pas ici,je fous le camp !!...(s'adressant au voisin)...vous trouvez pas que ça pue ici les chiottes bouchés ???"
je suis allée voir l'autre lit qui me restait,le voisin déjà en place sentait le pipi lui,mais le patient venu humer l'odeur de cette chambre (à cette occasion j'ai pu voir combien il était alerte,sans trop de dyspnée pour sa masse)
donc ce patient a dit que "ça sentait bon ici au moins".
je l'ai donc fait changer de chambre,pas la peine que l'autre patient à l'odeur nauséabonde-malgré-lui souffre en plus des récriminations bruyantes d'un voisin hostile.
j'ai eu un peu de peine pourtant,car ce patient à l'odeur n'arrêtait pas de dire "moi je suis propre,je suis propre..."
une patiente m'a revu avec plaisir,elle a discuté longtemps,heureusement que j'étais en fin de tour.
c'est une sage-femme de l'hôpital,tombée gravement malade,des ganglions partout autour du cou et dans le thorax,un syndrome cave,des tromboses des gros vaisseaux...bref un tableau bien sombre,je ne la "sens" pas beaucoup..
elle m'a brossé un tableau de l'équipe de jour pas piqué des hannetons,évidemment elle a l'oeil professionnel,elle décèle beaucoup plus de choses anormales que le simple quidam...
bref,elle a perdu confiance en l'équipe...elle ne veut plus qu'on la touche pour la piquer par exemple.
elle a par contre une relation très forte avec le médecin du service.
il n'y a pas à dire,sans confiance dans le soignant,on n'arrive à rien,
la confiance,c'est la moitié du traitement.
elle m'a fait une parabole entre sa maladie et le conte du Petit Poucet;elle a lu la "psychanalyse des contes de fées" de Bettelheim.
une phrase qu'elle a dit m'a frappée:la maladie c'est comme la route en montées et descentes du Petit Poucet,jusqu'à ce que celui-ci ait l'idée de monter en haut d'un arbre pour visualiser son chemin et voir où aller.
je ne sais pas pourquoi j'ai pensé qu'elle m'évoquait sa mort.
à propos de mort,il y a un autre patient qui en porte tous les stigmates,je ne lui donne pas la fin de cette semaine à vivre.
il sonne beaucoup la nuit,il crie si on ne vient pas assez vite,il multiplie les demandes pour qu'on passe un moment dans sa chambre.
c'est triste,je sais qu'il a peur de la nuit et derrière ça qu'il a peur de mourir.
il finit par lâcher à 3 heures du matin "donnez-moi un fusil pour que je me tue,je vais mourir"
sauf qu'il l'a dit devant l'AS peu réceptive (surtout après le mot qu'elle a lu,elle ne voulait plus bosser) qui lui a répondu
"comme tout le monde"...
et vlan.
curieusement,il s'est calmé après cet échange que l'AS est venu me rapporter.
comme si le fait de verbaliser "je vais mourir" avec comme réaction impassible "comme tout le monde" l'avait apaisé.
vraiment curieux.
n'empêche que j'aimerais bien que la cadre lui secoue les puces à celle-là,la peur du gendarme il n'y a que ça qui marche chez les gens comme elle.
